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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/622

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vers le golfe de la Spezzia. Orage affreux, échouage sur les bancs de la Magra : la frégate, aussitôt que l’orage s’est dissipé, reparait. Le temps était magnifique, la mer unie comme un lac, la brise légère. Le Sea-Horse se met à croiser devant le brick échoué et, jusqu’à sept heures du soir, le canonne comme une cible. Le tir n’est guère exact sous voiles, car on apprécie généralement assez mal une distance qui varie sans cesse : le Renard eût dû être pulvérisé ; il sortit de cette aventure sans avaries graves. La nuit venue, la frégate s’éloigne, le brick se remet péniblement à flot. Le port de la Spezzia ne lui fournirait aucune ressource, il lui faut gagner Gênes. A mi-route, entre la Spezzia et Rapallo, ce port génois où Louis XII, alors duc d’Orléans, battit en 1494 les Napolitains de Frédéric d’Aragon, se rencontre une petite ville appelée Levanto. L’inspecteur-général des côtes de Ligurie y avait constaté récemment la présence d’une batterie de cinq canons. L’inspection ne fut pas poussée plus loin. Le brick le Renard rasait la terre : une voile venait de se montrer au large ; bientôt cette voile grandit, elle arrive poussée par une grande brise. C’est encore le Sea-Horse. Le capitaine Baudin n’hésite pas : il va jeter l’ancre sous la protection des batteries de Levanto. « Sergent de garde, où est votre capitaine ? — Je n’en ai pas ; c’est moi qui commande. — Disposez vos canons. — Mes canons sont encloués. » Le capitaine Baudin envoie chercher un vilebrequin. Les lumières des canons sont, en effet, bouchées ; on n’y a cependant enfoncé aucun clou : la rouille seule a fini par acquérir la dureté du métal. Au bout de quelques minutes, le vilebrequin a fait son office. Pendant ce temps, la frégate anglaise s’est approchée à portée de canon : elle met en panne et envoie sa volée. Le brick et la batterie ripostent. Les Anglais avaient, sous l’empire, un respect inouï des batteries de côte. Ils les enlevaient quelquefois par un débarquement ; ils ne les affrontaient jamais de face. Dès que le Sea-Horse s’aperçoit que la terre s’en mêle, il vire de bord et s’éloigne. Des cinq pièces qui composaient la batterie, trois avaient déjà brisé leurs affûts ; les deux autres affûts menaçaient ruine. Je m’explique maintenant que l’amiral Baudin, préfet maritime à Toulon en 1842, m’ait envoyé, avec le capitaine du génie Rivière, inspecter les défenses côtières du 5e arrondissement : il se rappelait l’épisode de 1810 et l’état des batteries de Levanto. Je ne crois pas me tromper en affirmant que c’est aux instances réitérées de l’amiral que nous devons les résolutions qui furent prises, vers la fin du règne du roi Louis-Philippe, au sujet de ces ouvrages désarmés en 1816 et laissés depuis lors dans le plus complet abandon.

Pendant tout le reste de l’année 1810 et le courant de l’année 1811, le Renard fut activement employé sur les côtes de Toscane