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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/617

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ce qui lui donnait des flancs impénétrables à des boulets de petit calibre. Nous connaissions bien cette frégate, qui avait souvent croisé devant l’Ile-de-France. Néanmoins, le capitaine Motard ne se laissa pas intimider par la supériorité de l’ennemi. Il montra tant d’audace et de caractère qu’il parvint à sauver ses deux prises. Pendant quatre jours, le Pitt ne cessa de lui appuyer la chasse ; il ne s’en émut pas et prit l’Elisabeth à la remorque presque sous le canon de l’ennemi. Pour moi, dès les premiers jours, j’avais mis le Gilwell à l’abri en tenant une route qui m’éloignait de l’Elisabeth et de la Sémillante. Bien m’en prit, car si j’eusse continué à naviguer de compagnie avec ces deux bâtimens, j’aurais été infailliblement sacrifié. La marche du Gilwell était inférieure à celle de l’Elisabeth, et l’Elisabeth ne fut sauvée que par la résolution énergique du capitaine Motard.

« Ce fut deux mois seulement après notre arrivée à l’Ile-de-France que le Gilwell put être déchargé et remis en douane. L’opération ne me parut pas conduite avec toute la loyauté désirable : elle me valut une querelle et une demande de réparation par les armes. Je tairai naturellement le nom de mon adversaire. Nous nous battîmes au pistolet dans un lieu appelé le Champ-de-l’Or : mes témoins étaient Roussin et le capitaine d’artillerie Mourgues. Je fus blessé à la tête. Merle, un de mes amis, qui s’était tenu à quelque distance du théâtre du combat, me fit rapporter en ville dans un palanquin et m’installa chez lui, dans sa propre chambre. Le 15 février 1808, la Sémillante partit pour une nouvelle croisière : je m’embarquai, très souffrant encore.

« Le 15 mars, un peu avant le jour, nous trouvant dans le voisinage de Ceylan, nous primes le navire anglais la Cecilia, capitaine Skeene. Ce navire venait du Golfe-Persique : il fut expédié aussitôt pour l’Ile-de-France sous le commandement de Rabaudy, qui était alors un très médiocre aspirant et n’annonçait pas devoir être ce qu’il est devenu depuis, un de nos meilleurs capitaines de vaisseau. Dans la soirée du même jour, nous engageâmes un combat avec la Terpsichore, commandée par le capitaine Montague. Après une heure de combat vergue à vergue, le feu de l’ennemi était presque éteint : il ne tirait plus que quelques coups de canon d’intervalle en intervalle et ne pouvait évidemment tenir longtemps, lorsque le capitaine Motard fut blessé à la tête et à l’épaule. Le second de la frégate prit le commandement. J’étais occupé à faire pointer une de nos deux pièces du gaillard d’avant : la frégate anglaise, qui, en ce moment, manœuvrait pour s’éloigner, nous envoya au hasard trois coups de canon ; le dernier de ces trois coups, tirés à boulet perdu, m’emporta le bras droit et me laboura le ventre. Je tombai,