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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/611

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voulut pas nous abandonner sans nous envoyer au moins sa bordée : tirée de trop loin, cette bordée ne nous fit aucun mal. »

Nous retrouverons, dans le cours de ce récit, d’autres exemples des méprises auxquelles donnait lieu la crainte, toujours présente, d’un ennemi ingénieux à se déguiser. Les signaux de reconnaissance de jour et de nuit ont une importance extrême en temps de guerre : nous avons tort d’en négliger l’usage en temps de paix. Tous les mouvemens d’une escadre d’évolutions, tous ses exercices devraient n’être qu’une répétition des manœuvres et des précautions qu’exigerait une croisière réelle. Il faudrait que, sous ce rapport, la déclaration de guerre ne vînt rien changer à nos habitudes. Voilà, suivant mon humble appréciation, la vraie tactique navale, celle dont il importe de multiplier et de méditer chaque jour les leçons. « Au Port-Louis, continue l’amiral, je trouvai mon ami Moreau, un de mes anciens compagnons du Géographe. Il était alors second lieutenant sur la frégate la Canonnière. Ce fut une grande joie pour moi. La place de premier lieutenant sur la Piémontaise vint à vaquer : je proposai Moreau au capitaine Épron, qui l’accepta. J’étais donc encore une fois réuni à mon ami le plus cher, à l’homme que je considérais comme le meilleur officier, — le plus grand, allais-je dire, — que possédât alors notre marine. »

Ses amis ! l’amiral, Baudin ne s’est jamais fait faute de les grandir. C’est là, qu’on nous permette de le remarquer en passant, un des traits saillans de son caractère. Nous devons, il est vrai, tenir compte des tendances et du ton général de l’époque : la sensibilité avait remplacé dans les âmes, tout imprégnées des leçons de Jean-Jacques, la ferveur religieuse. N’insistons pas et hâtons-nous de rendre la parole à l’enthousiaste enseigne de la Piémontaise. « Nos avaries, poursuit-il, grâce aux ressources et au bon vouloir du port, furent promptement réparées. Nous allâmes, sur-le-champ, établir notre croisière au sud et sous le méridien même de l’Ile-de-France. Le 21 juin 1806, nous rencontrâmes le vaisseau de la compagnie des Indes, le Warren Hastings. Ce vaisseau portait quarante-quatre canons : il ne se rendit qu’après trois heures de combat. Le vent grand frais, la mer houleuse, lui donnaient sur nous des avantages et contribuèrent à prolonger sa résistance. Dès qu’il eut amené son pavillon, nous mîmes en panne pour l’envoyer amariner. Nous en étions alors à une encablure ou deux par sa joue de sous le vent. Pendant que nous mettions une embarcation à la mer, le Warren Hastings laissa brusquement arriver sur nous, dans l’espoir de nous démâter, peut-être même de nous couler bas par la supériorité de sa masse. Nous manœuvrâmes aussitôt de façon à prévenir un choc qui devait nous être fatal ; nous ne pûmes cependant empêcher que le vaisseau anglais ne nous abordât, nous