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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/524

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discipliner ou à diriger des pouvoirs d’action purement imaginaires ? Il est plus digne de déterministes convaincus de proclamer bien haut, en face des vieux préjugés, la vérité nouvelle, fût-elle funeste au monde et à la vie tels qu’ils sont disposés par la routine. C’est à la vie de s’arranger autrement, si elle le peut ; c’est au monde à se tirer d’affaire et à se mettre d’accord avec les choses. Il ne faut ruser ni avec la vérité, ni avec les hommes : d’abord cela n’est pas honorable et puis cela ne sert à rien. Une leçon sort de tous ces artifices, de ces détours et retours inattendus, c’est que la libre énergie, qui est le fond de la personne humaine, ne se laisse pas si facilement détruire au nom d’une théorie d’automates ; elle jette le reflet de son évidence sur ses adversaires, qu’elle éclaire malgré eux et qu’elle inquiète.

Sur tous les points les mêmes déceptions se produisent, et, à la suite, les mêmes contradictions. On a voulu affranchir l’homme en le débarrassant des vieux jougs ; on l’a délivré de l’obsession de Dieu et de la vie future ; on l’a déchargé du poids de sa responsabilité ; on a fait ce que l’on a pu pour le détourner des troublantes chimères, pour fixer son rêve errant sur la terre, pour améliorer son séjour et sa condition présente. Il devrait être heureux, enfin, après tant de siècles de servitude et de misère. Et voici qu’on s’aperçoit qu’il ne l’est pas. Voyez plutôt ce singulier phénomène du pessimisme croissant en raison directe du progrès de la science, d’où devait sortir toute amélioration durable et toute lumière positive. Quelques-uns des penseurs qui ont travaillé avec le plus d’ardeur à cette émancipation sont pris de doute au terme de leur œuvre et se demandent si la vérité ne serait pas triste, fit comment ne le serait-elle pas, puisque ce prétendu affranchissement de l’homme le fait à la fois esclave des phénomènes et comme un étranger dans l’immensité de cet univers « qui ne le connaît pas, » seul, sans appui, sans passé, sans avenir ? A quoi s’attacher dès que l’inexorable loi du mécanisme est proclamée comme le dernier secret des choses ? Et pourquoi vivre alors, s’agiter, penser, souffrir ?

Je sais bien que ces mêmes penseurs ne veulent pas consentir à de telles ruines ; ils prétendent les relever malgré la logique, malgré la science. Ils font un appel désespéré à l’idéal ; ils affirment le progrès moral et religieux dans le monde ; ils invoquent la raison, qui ne peut avoir tort, malgré les apparences, malgré les démentis flagrans de la réalité. Ils ne se résignent pas à cette tristesse morne ; ils essaient d’y jeter quelque rayon ; ils appellent à leur aide je ne sais quelle justice supérieure, réparatrice de ce grand malentendu, vengeresse des consciences. Tout cela est fort beau et d’une poésie touchante. Mais qu’est-ce que cette vie spirituelle