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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/520

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commencement de cette vaste aventure d’idées : si l’évolution, malgré ses hésitations, ses retours, ses lacunes, est en somme une marche en avant, un passage du moins parfait au plus parfait, ce qu’on peut appeler très légitimement un progrès, n’est-on pas en droit d’établir qu’il ne peut y avoir progrès continu dans l’ensemble sans une direction du mouvement qui ne soit pas d’ordre mécanique ? Or, on a beau dire que l’évolution ne signifie pas nécessairement progrès ; au moins dans la première phase que décrit Spencer et qui embrasse des milliers de siècles, dans la phase qui dure encore et qui se développe sous nos yeux, où nous sommes à la fois témoins et acteurs il y a progrès dans l’ensemble ; incontestablement il va une marche suivie vers le mieux, de la matière diffuse au monde sidéral, du monde physico-chimique au monde organique, de la cellule à la plante, de la plante à l’animal, des protistes à l’homme, de l’homme barbare des premiers âges aux sociétés civilisées, de la brutalité élémentaire à la notion du droit et de la solidarité sociale. Partout se déroule devant nous la hiérarchie des formes marchant vers une complexité plus grande, vers un système de forces qui représente un ensemble croissant de parties solidaires et de fonctions distinctes. Or est-il concevable que cette transformation en mieux n’implique pas une direction et une coordination de mouvemens en dehors du mécanisme ? Les lois de Spencer sont insuffisantes dans le monde cosmologique, celles de Darwin le sont également dans le monde organique pour expliquer cette marche vers les formes plus élevées de l’être. Leur action est visiblement subordonnée à un but. La réussite d’un effet de hasard ne peut servir qu’une fois ; elle ne peut pas servir toujours. Le mécanisme peut rendre compte d’une combinaison de forces, non d’une série de combinaisons qui forment des systèmes réguliers. Ce que d’ailleurs la théorie n’explique pas, c’est pourquoi, dans le nombre illimité d’évolutions qui peuvent se produire, telle évolution s’accomplit plutôt que telle autre, et dans un sens déterminé de progrès. Pourquoi ce monde plutôt que tel autre ? Pourquoi pas aussi bien tout autre monde que celui-ci ? Ou bien, pourquoi pas le chaos éternel, l’anarchie des forces ? Quel intérêt peut avoir le mécanisme aveugle à en sortir ? Quelle nécessité d’ailleurs d’en sortir, s’il n’y a pas, sous une forme quelconque, une cause ou idée directrice qui régularise, discipline et coordonne ce tumulte de forces errantes et sans frein ? Une direction des degrés inférieurs vers chaque degré supérieur implique autre chose que le mécanisme ; un système de directions définies ne peut être qu’un synonyme scientifique de la finalité.

Voilà une contradiction que les théories nouvelles n’ont pas encore résolue. Nous pouvons attendre tranquillement qu’on la résolve. Ce