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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/517

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Sachons profiter de ces concessions étonnantes, que la vérité, pressant de tout son poids sur une grande intelligence, lui arrache, comme un témoignage inattendu. J’y vois deux conséquences de grande portée : la première, c’est une indéracinable croyance à la réalité objective d’une cause, ce qui enlève, malgré les apparences contraires, cet esprit si vigoureux à la tentation du phénoménisme. La seconde, c’est que cette cause se revêt peu à peu d’attributs qui la caractérisent singulièrement. Bien qu’on la traite encore d’inconnaissable, on la nomme, et à l’aide de désignations qui s’éloignent de plus en plus de la conception purement négative à l’origine. On l’appelle Être, Pouvoir ; on lui attribue l’unité, l’omniprésence, la persistance. Souvent on en parle comme un disciple de Spinoza parlerait de la nature naturante ; d’autres fois, presque comme un théiste. On n’ose pas lui attribuer la conscience et la personnalité comme à l’homme : « Mais, dit-on, ne peut-il y avoir un mode d’existence aussi supérieur à l’intelligence et à la volonté que ces modes sont supérieurs au mouvement mécanique ? De ce que nous ne pouvons concevoir ce mode supérieur d’existence, ce n’est pas une raison pour le révoquer en doute ; ce serait bien plutôt le contraire. » Ici, Spencer se rencontre avec Mathew Arnold, qui, après avoir déclaré, lui aussi, que notre intelligence ne peut saisir la réalité suprême, sinon à travers des symboles imparfaits, ajoute : Il faut bien pourtant en revenir « à un Pouvoir, autre que nous (a power, not ourselves), qui travaille pour le bien. » Rien n’est plus significatif que ce grand effort pour éviter Dieu, au terme duquel, sous d’autres noms, se retrouve toujours Dieu, voilé sans doute, mais reconnaissable à ce trait : une Cause première qui travaille pour le bien à travers la nature, instrument et symbole de son activité éternellement créatrice et bienfaisante.

J’oserais dire que ce procédé rappelle, de plus près qu’on ne l’imaginerait d’abord, si l’on n’avait les preuves sous les yeux, le procédé même de Descartes, qui consiste à retrouver l’infini (ce que Spencer appelle l’absolu) comme dernier terme et suprême appui du fini. Quand Spencer déclare que le relatif ne peut ni exister ni être conçu, sinon en relation avec l’absolu, que fait-il, sinon proclamer que toute la série des choses relatives aboutit, de toute nécessité, à un premier principe, qui, parce qu’il est premier dans l’ordre de l’être et de la pensée, est par essence inexplicable, principe qui se refuse à nos moyens de connaître tout en rendant la connaissance possible, principe qui échappe à l’évolution, bien que toute évolution procède de lui, un moteur immobile enfin, réalité suprême à laquelle sont suspendues à la fois la chaîne des idées et la chaîne des mondes ? Et, si j’osais presser de plus près encore