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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/512

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seront admis à en jouir, si ces sociétés, civilisées à l’excès et comme exaspérées de convoitise, n’admettent plus une loi supérieure et rejettent comme une superstition tout frein moral. Quelle voix mortelle sera capable de se faire entendre dans ce tumulte des imaginations affolées et des appétits déchaînés ? Où sera le principe directeur qui puisse garantir chacun et tous des pires excès ? On se trompe et l’on trompe cruellement le peuple quand on croit que sa cause est intéressée au succès de ces expériences de la morale sans obligation et de la société sans dieu. Les seules démocraties durables sont celles qui font la part de l’idéal dans leur conscience et dans leur vie.

C’est cependant là l’expérience qui se fait, à l’heure présente, sur une grande échelle, dans la société française. Il s’agit de savoir si l’on peut impunément élever les générations nouvelles en dehors de tout dogme philosophique ou religieux, à l’école exclusive des faits, sous la seule règle de l’hygiène publique. C’est peut-être la première fois que cette tentative est faite dans le monde, si l’on excepte quelques années de la révolution ; encore faut-il noter que les jacobins d’alors étaient, pour la plupart, des disciples de Rousseau, des spiritualistes exaltés, adorant la raison et proclamant, avec les droits de l’homme, la liberté morale que l’on nie aujourd’hui. Par quel subtil artifice d’enseignement ou de dialectique pourra-t-on combiner dans l’esprit de l’homme futur, de l’enfant, l’idée de cette souveraineté individuelle qu’on lui défère, avec le sentiment du fatalisme physiologique qu’on lui démontre ? D’une part, souverain dans le domaine illimité des idées ; d’autre part, esclave dans le domaine des faits, esclave de l’événement qui se produit, esclave de son organisme, esclave de tout le passé qu’il porte en lui, maître de tout, sauf de sa volonté, comment se tirerait-il de cette singulière contradiction ? Le voilà donc, l’homme nouveau, affranchi de Dieu, qu’on lui dénonce comme un maître odieux et ridicule, affranchi de la morale, que l’on réduit à une œuvre de police, affranchi de toute loi et de tout devoir ; et dans cet être émancipé, la psychologie de Darwin vient nous signaler les impulsions aveugles de l’égoïsme, l’hérédité redoutable des instincts sauvages, accumulés dans son système nerveux, peut-être même la férocité d’aïeux inconnus, toute prête à renaître au premier choc. Et voilà l’animal humain déchaîné avec ses passions aveugles, irresponsable à travers les monde, sans qu’on prenne d’autre souci officiel que de le délivrer des chaînes que la raison ou la religion lui avait forgées et dont on rejette avec mépris les inutiles contraintes ! C’est, en effet, une formidable aventure, dans laquelle on s’est engagé avec des haines plutôt qu’avec des idées. Un des curieux les plus avisés de ce temps, qui cette fois poussait un peu loin le dilettantisme, disait en