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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/511

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concevoir le monde gouverne et modifie, du tout au tout, l’idée que l’on peut se faire de l’homme lui-même, de sa place et de son rôle. Le pourquoi de l’homme est entraîné dans la question du pourquoi de l’univers. On comprend qu’une tout autre destinée s’impose à nous, soit que nous concevions le Bien à l’origine et au terme des choses ou que nous placions aux deux extrémités de la chaîne des phénomènes l’Inconnaissable sans pensée, la Force aveugle. Dans cette dernière hypothèse, que vient faire cette créature d’un jour, fille du hasard et de la nécessité, cet atome pensant et souffrant, au milieu de ces actions et réactions du mouvement qui constituent le processus évolutif des mondes dans sa souveraine et implacable indifférence ? Du reste, il n’y a pas à l’expliquer ; on n’explique pas un phénomène, si ce n’est par ses antécédens, on n’a pas à en rechercher la raison, car cette raison suppose une pensée, et c’est le mécanisme seul qui règne ici. L’homme n’a plus à se demander pourquoi il a été mis au monde, quelle est sa fin, ce que le principe vague et mystérieux des choses a voulu obtenir de lui en lui imposant la dure tâche de vivre. Il est tenu de ne penser qu’à soi et de chercher son bonheur là où il croit le trouver ; personne n’a le droit ni de discuter ni de censurer sa manière d’interpréter la vie et de la comprendre. Il faut s’habituer à voir enfin sous son véritable aspect ce monde, d’où sont exclus la finalité qui présidait, dans les anciennes conceptions, à l’ensemble de l’univers et en réglait tous les détails, la pensée suprême qui l’expliquait, la bonté parfaite qui la faisait aimer. Maintenant qu’on voit clair, que doit-on à une nécessité sans conscience, et peut-on aimer un théorème mécanique ?

Comme compensation des biens perdus, on promet à l’homme l’émancipation de tout dogme servile, l’épanouissement de son être, de ses instincts en liberté, la dilatation de sa vie, comprimée jusqu’ici par des préjugés absurdes, et surtout la joie virile de ne plus trembler sous un maître ; lui seul sera désormais son maître, souverain irresponsable de sa conscience et de sa destinée ; aucun juge ne lui demandera plus de comptes ; aucune loi même ne le jugera, car il sera à lui-même son juge et sa loi. « Ni Dieu, ni maître, » telle est la formule de certaines écoles bien connues en politique. Qu’arrivera-t-il quand ces idées auront passé dans l’âme des générations ? Ce n’est pas sans étonnement qu’on voit la démocratie française entrer continûment et résolument dans le plein courant qui l’emporte vers de telles doctrines. On se demande avec effroi ce qui peut advenir de ces sociétés livrées à toutes les tentations du bien-être, que multipliera sans fin le progrès industriel, sans augmenter dans la même proportion ni les moyens de se les procurer, ni le nombre de ceux qui