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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/506

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insérant du nouveau et de l’imprévu, un commencement de mouvement qui ne serait pas contenu dans les mouvemens précédens et qui changerait quelque chose ou à la suite réglée, ou à la vitesse, ou à la direction des phénomènes ? Donc, a priori, la liberté est condamnée d’abord, comme une contradiction manifeste à la loi de la causalité mécanique, mère de l’évolution ; puis, comme un démenti aux faits qui prouvent que cette liberté n’est qu’une illusion. La volonté n’est pas une cause, c’est une résultante ; l’analyse la réduit à sa plus simple expression, celle d’un total qui se prend pour une réalité. Les facteurs de ce total sont les forces aveugles du tempérament, les influences occultes de l’hérédité, les circonstances du milieu ambiant, les habitudes, les maladies surtout, qui occupent une si grande place dans le vivant, qu’on ne considère plus la santé physique et morale que comme la réussite bien rare d’une combinaison. Ainsi, l’on démonte cette espèce de mécanisme, la volonté, comme on le fait d’une montre, qui, elle aussi, si elle avait quelque degré de conscience, se prendrait pour un organisme autonome, bien que la marche régulière de son aiguille ne soit que le résultat des mouvemens communiqués du dehors, dirigés et réglés. Elle aussi, cette volonté, qui se croit maîtresse de son mouvement et libre, on la résout par l’analyse, on la décompose en ses ressorts les plus délicats, et l’on montre chacun d’eux fonctionnant, à sa place et à son rang, pour un résultat commun, jusqu’au premier qui a reçu le choc du dehors et l’a transmis au dedans. La volonté réduite à un mécanisme, la personnalité, avec ses troubles intellectuels et affectifs et sa dissolution finale, n’est plus que l’écho des variations du corps ; le moi est identique à l’organisme, dont il représente exactement les perturbations et la confuse unité. Tous ces grands mystères de la vie morale s’évanouissent ; il ne resté devant nous que la conscience de la vie physique, la conscience collective des mille petites consciences nerveuses, émergée par accident et pour un instant du fond obscur où plongent les racines de ce moi éphémère ; un intervalle de clarté relative entre deux masses de ténèbres impénétrables, ou bien encore, comme disent les adeptes, un phénomène fortuit surajouté à l’activité cérébrale.

Il y a longtemps déjà qu’en présence de ces théories qui commençaient à naître et qui semblaient déposséder l’homme de lui-même pour le livrer à un fatalisme d’un nouveau genre, un grand artiste, grand historien à ses heures, Michelet, jetait ce cri de désespoir : « Qu’on me rende mon moi ! » Il sentait d’instinct que cet obscur sentiment de la fatalité universelle, qui se répandait de proche en proche sous couleur scientifique, menaçait à la fois l’art