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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/488

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assurément que la critique continuerait son œuvre, d’un mouvement irrésistible, qu’un jour viendrait où elle s’attaquerait aux racines de la philosophie, où le libre examen, sous le nom de positivisme, prendrait à tâche d’établir entre la science expérimentale et la raison pure le même conflit qu’on avait élevé, en d’autres temps, entre la raison et la foi.

C’est cette dernière période de la lutte qui se développe devant nous ; c’est à cette entreprise suprême que nous assistons ; elle est même assez avancée pour qu’il nous soit permis, sans trop de hardiesse, de supposer un instant qu’elle est accomplie et de nous demander ce que deviendra le monde intellectuel et moral quand tous les dogmes auront disparu. Quel sera le lendemain de l’humanité après cette grande crise des croyances ? C’est une sorte de libre enquête que nous voudrions faire sur la conscience contemporaine, sur les causes diverses qui l’ont si profondément troublée, sans nous abstenir de quelques inductions sur les suites de cette crise que tous les esprits réfléchis constatent, dont les uns s’inquiètent, dont les autres se félicitent comme d’un signe d’affranchissement et de progrès.


I

Il y a, en effet, des dogmes en philosophie comme il y en a en religion, et, bien que n’émanant pas d’un concile de Nicée et n’étant pas strictement définis dans un symbole, ils peuvent prétendre, eux aussi, au gouvernement des consciences. Ce sont quelques idées essentielles, sorties du travail en commun des esprits les plus distingués d’une race et d’un temps ; il y entre, pour une certaine part, un élément de croyance, un choix non arbitraire sans doute, mais personnel, une préférence d’opinion, ce qui n’exclut ni l’emploi des procédés scientifiques, ni le raisonnement, ni la raison dans ses intuitions les plus hautes et les plus libres. Le caractère de ces dogmes, dès qu’ils sont constitués, est d’aspirer à la domination des esprits. Quand ils y sont arrivés et pendant que dure leur empire, ils composent une sorte de foi philosophique analogue à la foi religieuse ; ils passent insensiblement dans les habitudes intellectuelles d’une ou de plusieurs générations ; ils forment une partie de leur substance morale ; ils deviennent objet de conscience autant que de science ; ils se revêtent d’une autorité qui s’impose à la diversité infinie et à la liberté individuelle des opinions. Il faut de bien fortes secousses pour les déraciner dans les âmes et pour les dissoudre quand ils ont pris, par le temps et l’habitude, la consistance d’un corps de doctrine.