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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/98

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veux d’autre preuve que deux faits : d’abord que ces païens mis en contact depuis 449 avec une population chrétienne plus civilisée qu’eux-mêmes, soient restés païens jusqu’au milieu du VIIe siècle (597-681), en moyenne, et qu’ils aient dû leur conversion tardive, non pas aux vaincus, mais à des missions venues de Borne ou d’Irlande ; — ensuite, que leur langue n’ait reçu alors, et jusqu’à l’invasion normande, aucune infusion latine appréciable et que la trame germanique de l’idiome soit si fortement constituée, qu’aujourd’hui même il est impossible de faire toute une phrase anglaise avec des élémens purement latins.

Les Normands, à leur tour, étaient issus de la même souche que les précédons envahisseurs, et, si Français qu’ils fussent devenus par les coutumes et par la langue, quelque chose devait subsister en eux du tréfonds germanique, où les semences anglo-saxonnes ont pu reprendre très vite et avec une vigueur singulière, comme dans le sol natal. Ici, d’ailleurs, intervient une cause plus générale. Le sentiment d’une solidarité séparée est naturellement plus prompt à naître et à prendre consistance dans un état insulaire que dans un état continental. Des frontières marquées par un fleuve ou par une montagne peuvent se déplacer et se déplacent en effet. Les nationalités que divise cette mince et mobile barrière sont donc lentes à se dégager et à s’opposer. Une conscience distincte peut se condenser et se fixer à la fin, mais seulement du fait de l’histoire et par le souvenir d’une vie commune prolongée ; la géographie indécise la laisse d’abord et longtemps flotter, s’essayer, douter, se reprendre. Au contraire, une limite aussi nettement écrite sur la carte et aussi permanente que la mer à traverser invite incessamment l’esprit à regarder comme isolées à jamais les populations qu’elle sépare et à concevoir comme une unité naturelle le groupe particulier qu’elle enferme à l’écart des autres. Les barons normands montrent, moins d’un siècle après la conquête, une tendance à se considérer comme un seul peuple avec les vaincus. Les personnages que les rois angevins amènent du continent à leur suite : Tourangeaux, Poitevins, ou même Normands fraîchement sortis de Normandie ne sont pas seulement odieux et suspects aux premiers occupons comme de nouvelles parties prenantes ; ceux-ci les considèrent d’instinct comme des étrangers, quoique ce soient leurs compatriotes de la veille et que les uns et les autres parlent la même langue ignorée des Saxons. La haine pour les gens d’outre-Manche est sensible dans toute la longue suite de plaintes et remontrances adressées aux rois ; et, d’autre part, un document que j’ai déjà cité, le Dialogue de l’échiquier, témoigne que, dès le XIIe siècle, la fusion des vainqueurs et