Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/952

Cette page n’a pas encore été corrigée


ministère qui avait déjà plus de deux ans d’existence, qui se flattait d’avoir la confiance et l’appui du parlement, a disparu tout à coup sans débat, sans explications, devant une sorte d’emportement d’opinion ? La veille encore pourtant, le samedi 28 mars, le président du conseil, M. Jules Ferry ; se montrait bien triomphant dans ses déclarations au Palais-Bourbon, et il trouvait encore une majorité fidèle pour le soutenir. Nos affaires militaires du Tonkin, telles que le chef du cabinet les représentait, n’avaient rien que de rassurant. Nos généraux avaient tous les renforts qu’ils désiraient. La pleine possession de la frontière nous était acquise ; le général de Négrier avait toutes les forces nécessaires pour tenir à Lang-Son ! La situation était bonne pour la guerre, — bonne aussi pour traiter si on le voulait. Avec un peu d’attention cependant, on aurait pu remarquer quelques mots assez graves du président du conseil s’étudiant à mettre la chambre en garde contre les « revers passagers » et les « mécompte toujours possibles » dans ces guerres en pays inconnu, contre le danger de se laisser aller « aux jugemens précipités et de perdre le sang-froid. » M. Jules Ferry connaissait-il déjà des faits qu’il ne croyait pas devoir divulguer ? Savait-il une partie de la vérité et tenait-il à la cacher encore sous ses airs d’assurance superbe ? Toujours est-il que cette vérité ne tardait pas à éclater d’une façon foudroyante. Avant que vingt-quatre heures fussent passées, on apprenait brusquement que notre petite armée de Lang-Son avait été attaquée, enveloppée par des masses chinoises, que le général de Négrier avait reçu personnellement une blessure grave en se frayant un chemin à la tête de ses soldats, et que la brigade, passée aux ordres de M. le colonel Herbinger, avait été réduite à se retirer, non sans peine, sur la route d’Hanoï.

On s’était endormi sur la foi des discours confians du président du conseil, on se réveillait en face d’une apparence de désastre, tout au moins d’une retraite aussi pénible qu’inattendue et une série de dépêches énigmatiques, confuses, tumultueuses, publiées coup sur coup, laissaient l’impression d’un danger sérieux pour nos troupes. C’est alors que s’est déclarée cette espèce de crise maladive d’effarement universel, dont le gouvernement lui-même a donné le signal en perdant le dimanche le sang-froid que le président du conseil recommandait le samedi. Le ministère, par un dernier acte d’initiative, s’est cru encore en mesure de se présenter le lendemain devant les chambres, de demander un crédit de deux cents millions et l’envoi d’une armée pour faire face à tous les événemens ; mais il n’était plus temps, le gouvernement avait, depuis vingt-quatre heures, perdu toute autorité, et on voyait qu’il en avait le sentiment. M. Jules Ferry avait à peine paru à la tribune que déjà les hostilités s’ouvraient violemment contre lui : il se voyait tout à la fois assailli par ses adversaires, abandonné par ceux-là même qui l’avaient soutenu jusque-là, et, au premier pas, il