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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/949

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ses tirades, en témoignent ! Or cette fois, il s’agissait d’inspirer au peuple, ou du moins « aux honnêtes gens, » l’horreur du fanatisme : dans toutes les lettres où Mahomet revient, ce point est marqué.

Ici ne plaisantons plus : nous plaisanterions trop à notre aise. N’oublions pas que, vingt-cinq ans après que Voltaire avait conçu Mahomet, un mois avant l’exécution de Calas, le pasteur Rochette fut conduit au gibet pour avoir contrevenu aux règlemens de Louis XIV, et avec lui trois gentilshommes, coupables d’avoir voulu sauver ce ministre de « la religion prétendue réformée. » D’ailleurs, l’auteur des Lettres philosophiques, de l’Elégie sur la mort d’Adrienne Lecouvreur, et de l’Epître à Uranie avait payé le droit d’écrire à Frédéric : « Si la superstition ne se signale pas toujours par ces excès qui sont comptés dans l’histoire des crimes, elle fait dans la société tous les petits maux innombrables et journaliers qu’elle peut faire. » Ces « petits maux, » ils nous seraient aussi agaçans qu’à Voltaire. Il aima, d’un cœur sincère, l’humanité ; ce n’est pas dans un traité seulement qu’il honora la tolérance, mais dans le fond de l’âme. Ces sentimens, à le bien regarder, sont le meilleur de son génie, comme 6on esprit en est le plus clair. Il se réjouissait tout de bon, après la réhabilitation de Calas, lorsqu’il. disait à un ami : « Vous étiez donc à Paris, quand le dernier acte de cette tragédie a fini si heureusement ? .. C’est, à mon gré, le plus beau qui soit au théâtre ; » — et il ne se trompait de guère, s’il n’entendait comparer cette tragédie qu’aux siennes.

Le malheur des temps a voulu qu’en attaquant « le fanatisme » et « la superstition, » les philosophes dussent pousser jusqu’aux religions elles-mêmes ; en attaquant une religion reconnue pour fausse, jusqu’à la religion estimée pour vraie. Chesterfield ne s’y trompait pas quand il mandait à Crébillon fils : « J’ai d’abord vu qu’il en voulait à Jésus-Christ sous le caractère de Mahomet. » Le pape Benoît XIV, ce malicieux Italien, n’était pas dupe quand il accepta libéralement la dédicace de l’ouvrage comme d’une machine dressée contre les infidèles. Pour obtenir ce patronage, l’auteur, en délicieux Scapin qu’il était, avait tiré ses meilleurs tours de son sac : « Je compte être évêque in partibus infidelium, écrivait-il, attendu que c’est mon véritable diocèse. » Il fut du moins lui-même prophète en son pays : il vit lever l’interdiction qui pesait sur sa pièce ; il fut acclamé, après la représentation à Paris, comme un bienfaiteur du genre humain.

C’est que le gros du public, lui non plus, ne s’y était pas trompé : il applaudissait non-seulement cette satire de l’intolérance par un écrivain persuadé « qu’on ne fait jamais de bien à Dieu en faisant du mal aux hommes, » mais encore et surtout cette satire des religions par un polémiste qui plaisantait sur toutes en les haïssant. Une jeune Turque, scandalisée par ce Mahomet, assurait que Voltaire lui avait dit