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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/946

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« Je n’ai pas prétendu, déclare Voltaire, mettre seulement une action vraie sur la scène, mais des mœurs vraies, faire penser les hommes comme ils pensent dans les circonstances où ils se trouvent… Mahomet n’est ici autre chose que Tartufe les armes à la main. » Et Condorcet s’étonne avec complaisance « que ce fanatique soit un grand homme, qu’en l’abhorrant on ne puisse s’empêcher de l’admirer ; qu’il descende à d’indignes artifices sans être avili ; qu’occupé d’établir une religion et d’élever un empire, il soit amoureux sans être ridicule ; qu’il ait à la fois le ton d’un prophète et le langage d’un homme de génie. »

Sur la vraisemblance des mœurs, il est à peine besoin d’avouer que nous sommes plus difficiles aujourd’hui. Si concitoyens de l’auteur et habitans de son quartier qu’on nous suppose, nous ne goûtons que médiocrement, on le présume, cette Orientale de la rue Traversière. Sur le chapitre de la galanterie, nous voulons bien excuser le personnage : il parait que la dose qu’il en offre était le minimum exigé par son public, et Voltaire, nous le savons, ne l’avait mise qu’à regret. Était-ce la peine, cependant, d’annoncer que la pièce n’était pas faite pour « nos badauds qui ne connaissent que des intrigues d’amour, baptisées du nom de tragédie ? » Était-ce la peine de la tant prôner ensuite pour avoir « tiré la tragédie de cette langueur de galanterie… que Racine et Corneille avaient consacrée par leur exemple ? »

Mais ce que Voltaire lui « fait penser, » à ce fondateur de religion et d’empire, et la manière dont il le force à trahir sa pensée, voilà, en fin de compte, ce qui nous parait le plus pitoyable, et c’est justement ce qui prévenait en faveur du héros, en faveur de tout l’ouvrage, le goût des contemporains. Tartufe armé, ou « Tartufe le Grand, » d’après l’auteur, c’est tout Mahomet. Et ce Tartufe-ci, du moins, on ne disputera pas s’il est sincèrement ou faussement dévot : il a inventé, à tête reposée, la fable qu’il débite aux hommes. Cette vue de l’origine d’une religion n’est pas pour nous surprendre : elle est commune à tous les philosophes du XVIIIe siècle. Voltaire, dans sa première tragédie, Œdipe, avait donné cette formule :

Les prêtres ne sont pas ce qu’un vain peuple pense ;
Notre crédulité fait toute leur science ;
— les prêtres de tous les dieux, indistinctement, cela va sans dire ; ils ont inventé les religions comme des instrumens de pouvoir sur les peuples. Comment Voltaire admettrait-il la bonne foi de Mahomet, ses rêves, son commerce d’halluciné avec l’ange Gabriel ? Pas plus que la naïveté de la Pucelle écoutant ses voix, il ne saurait concevoir l’ingénuité du Prophète : son maître Bolingbroke assimilerait le Coran, aussi bien que le Pentateuque, aux aventures de don Quichotte, et