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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/936

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Fait en un rien de temps le travail compliqué
D’enlever de son trou le pendant de plaqué
Acheté par Aimée à la « boutique à treize, »
Et d’y substituer, tout en souriant d’aise,
La frêle tige d’or où frissonne un saphir.

« Elle est blonde ! Cela lui convient à ravir ! ..
Quel bonheur ! .. Un miroir ! Vite ! Qu’elle s’y voie ! .. »

Et voici que l’enfant du peuple, ivre de joie,
Regarde étinceler, — spectacle fabuleux ! —
Deux diamans d’azur auprès de ses yeux bleus.
Quoi ! ces oreilles-là, vraiment, ce sont les siennes ! ..
Elle en tremble… Et pourtant les deux patriciennes,
Ne sachant même pas ce que vaut leur présent,
Ont donné ce bijou de luxe en s’amusant,
Comme, au verger, quand juin souffle ses chaudes brises,
Les gamines se font des boucles de cerises.


IV


La nuit tombe. Huit jours encor se sont passés.

L’ouvrière revient chez elle à pas pressés.
Les deux sœurs, si souvent sur son travail penchées,
L’ont comblée aujourd’hui de cornets de dragées,
Car la plus jeune, espiègle au sourire taquin,
La veille était marraine à Saint-Thomas-d’Aquin.
Aimée a le cœur gros pourtant et n’est pas gaie.
Son père, absent trois jours, a bu toute sa paie.
Hélas ! elle a quitté le logis sans savoir
Si les enfans auraient de quoi souper, ce soir.
L’ivrogne, — elle le gronde, à présent, quelle honte ! —
Devait à son patron demander un acompte.
Elle rentre en songeant :
« L’aura-t-il obtenu ? »

L’incorrigible ! Il n’est pas même revenu.
Dans la chambre glacée, elle trouve les mioches
Seuls et sans pain. — Elle a des bonbons plein ses poches ! —
Elle ouvre le buffet. Pas de pain ! pas de pain !
Déjà son frère aîné lui dit : « Nous avons faim ; »
Et le cadet — il a cinq ans — a l’air tout sombre.
Alors, dans un miroir cassé, pendu dans l’ombre,