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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/910

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ancres, et ses chaudières, où la pression monte, ronflent sourdement. La nuit est claire ; dans le ciel, la voie lactée trace une large zone d’opale ; la lune apparaît à son premier quartier, et son reflet, comme celui des étoiles, scintille sur l’eau en longues traînées de feu. Une rosée saline couvre le pont. Par places, la mer devient phosphorescente.

Le grand calme de cette nuit lumineuse et le balancement doux et régulier du navire produisent sur l’esprit un effet d’engourdissement délicieux, d’où, d’heure en heure, le son de la cloche qui « pique » les divisions du quart aux matelots, vient le tirer brusquement et le rappeler pour quelques instans à la réalité.

Mazagan, 2 mars, 6 heures du soir.

On débarque à terre nos caisses de provisions, nos équipemens de voyage et notre matériel de campement. Le pacha de la ville a été secoué de sa torpeur et de sa quiétude habituelles par notre arrivée. Il fait réquisitionner des chevaux, des mules, des chameaux et des conducteurs pour nous composer une caravane. Tous les cavaliers disponibles à Mazagan nous serviront d’escorte.

Pays des Ouled-Zied, le 5 mars.

Voici trois jours que nous marchons, traversant un pays désolé, sans culture, sans chemin et campant chaque soir en pleine campagne.

Pendant que l’on décharge les mules et les chameaux et que les hommes de l’escorte dressent nos tentes, — de vastes tentes marocaines ornées d’arabesques bleues et surmontées, au sommet du mât, de deux sphères de cuivre, — des cavaliers vont réquisitionner dans un douar peu éloigné la mouna ou diffa. C’est une contribution en nature, prélevée au nom du sultan dont nous sommes les hôtes, et consistant en tout ce qui est nécessaire à l’entretien et à la subsistance de notre caravane.

Nos cavaliers reviennent bientôt, ramenant le cheikh du douar et une douzaine d’Arabes porteurs de la mouna. Nous les recevons debout, au pied de la tente, et tandis que le cheikh nous prodigue ses salamalecs que le drogman nous traduit, on dépose devant nous des corbeilles de pain, des jattes de lait, du beurre, de la farine, des sacs d’orge, des volailles étiques et deux moutons. C’est un lourd impôt que nous prélevons ainsi sur ce douar misérable, mais un impôt sans lequel il nous serait impossible de vivre dans ce pays désert et ruiné.

… Nous sommes restés tard hors de notre tente, à fumer et à