Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/902

Cette page n’a pas encore été corrigée


Tanger, le 28 janvier.

Journée de pluie. Le vent d’est souille avec violence et amène de la Méditerranée des nuages épais. Sous l’averse, qui tombe serrée et sans interruption, Tanger a pris subitement un aspect singulièrement misérable et désenchanté. Tout s’est décoloré, le charme s’est évanoui : les murailles des remparts et des maisons apparaissent dans leur délabrement ; les terrasses, dont la blancheur éclatante faisait sur la ville comme un manteau de neige, deviennent grisâtres et sales ; la misère des habitans, hier si pittoresque, parait hideuse et repoussante. C’est comme un décor de théâtre vu en plein jour ; la lumière incomparable du soleil donnait seule à ces ruines, à cette misère l’aspect magique dont l’œil était charmé et ébloui. Mais, aujourd’hui, la représentation est terminée, la rampe et les frises sont éteintes, et il ne reste plus que l’impression froide et triste dont on se sent pénétré en entrant dans les coulisses, à l’heure où la scène déserte n’est plus éclairée que par un misérable quinquet.

Par le vent d’est la mer est démontée, et le détroit de Gibraltar demeure infranchissable à la chaloupe voilière qui, de la côte d’Espagne, nous apporte la poste. Aussi, comme le Maroc est encore en dehors de tout réseau télégraphique, voilà plusieurs jours que nous sommes sans nouvelles d’Europe et dans l’impossibilité d’en expédier. Ces jours-là, la vie à Tanger est triste : en dehors des dix ou douze personnes qui forment le corps diplomatique, il n’y a pas un Européen à fréquenter parmi les deux ou trois cents qui composent toute la colonie étrangère et dont les déserteurs algériens, les forçats espagnols échappés des bagnes de Ceuta, les aventuriers anglais de bas étage expulsés de Gibraltar constituent la majorité. C’est alors surtout que j’apprécie la cordialité avec laquelle le ministre de France, M. Ordega, et mon excellent collègue et ami, M. M…, m’ont ouvert leurs maisons, où je retrouve le charme d’une société féminine et tout le confort des intérieurs parisiens.

Tanger, le 6 février.

A chaque pas, dans mes promenades, je vois un tableau à esquisser, un type à fixer. J’en veux noter, entre vingt autres, deux qui m’ont frappé.

Sur la place du Sokho, des charmeurs de serpens captivent l’attention de deux cents spectateurs qui font un large cercle autour