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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/894

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Voici longtemps déjà que voyageurs et artistes déplorent, par tous pays, la disparition de la couleur locale, et l’altération profonde que le développement des relations commerciales et l’invasion des produits de l’industrie moderne ont fait subir aux anciennes mœurs, aux costumes, à l’aspect des campagnes, à la physionomie intime des villes, à tout ce qui donnait autrefois aux voyages leur charme pittoresque. S’il ne s’agissait que de l’Europe, si vieille, si activement fouillée en tous ses recoins, les esprits curieux de couleur locale en feraient aisément leur deuil : mais, dans tout le reste du monde comme à nos portes, la vie moderne a tout envahi, tout recouvert d’un enduit uniforme sous lequel apparaissent, par places, les teintes anciennes à demi effacées. Il semble désormais impossible de rencontrer un pays où la civilisation européenne n’ait déjà plus ou moins marqué son empreinte, où il soit permis de goûter sans mélange l’illusion d’être transporté loin de notre monde moderne où l’on puisse retrouver intacts les traits caractéristiques d’un peuple ou d’une société, et vivre en plein XIXe siècle de la vie que menaient des générations mortes depuis longtemps. Le Caire est déparé par de larges quartiers européens, et ses tramways, ses réverbères, ses trottoirs alignés ont fait perdre à la vieille cité arabe le charme poétique que dix siècles d’une existence grandiose et dramatique avaient jeté sur elle ; en Asie, un chemin de fer longe les ruelles du bazar de Smyrno, franchit le pont des Caravanes que les poètes arabes ont chanté, et mène en quelques heures aux ruines