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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/842

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faire un quatuor, — dites ! — Ah ! ce sera après les rhumatismes ! Bonnes amitiés de maman et de moi. Une dernière embrassade à tous les trois. »

Le mieux qui s’était produit lors de l’arrivée à Alger cessa vers la fin d’avril. Les forces et l’appétit s’en allaient graduellement ; à la fin de mai, on se décida à ramener le malade en France. Il se réinstalla rue Legendre, avec la pauvre petite mère, qui ne le quitta plus. Lorsque je le revis, je fus épouvanté des progrès de la maladie. L’amaigrissement était devenu tel que mon malheureux ami flottait maintenant dans les vêtemens qu’il s’était fait faire pour le voyage. Ses jambes lui refusaient le service et il ne pouvait plus travailler. Cependant il avait conservé un peu d’espoir ; il venait de commencer une nouvelle médication et il parlait de partir pour la Bretagne, « dès que ses forces seraient revenues. » On le promenait en voiture, chaque jour, au bois, quand le temps était beau. Il passait le reste de ses journées, pelotonné dans un coin de son atelier, occupé à contempler d’un regard navrant ses études accrochées au mur. Son inaction lui déchirait le cœur. « Ah ! s’écriait-il, si on me disait : On va te couper les deux jambes, mais tu pourras de nouveau peindre, j’en ferais volontiers le sacrifice… » Il ne pouvait plus dormir qu’à l’aide de piqûres de morphine, et il attendait avec impatience l’heure où une nouvelle piqûre lui procurerait avec un assoupissement factice le soulagement et l’oubli de ses misères. A mesure que son estomac s’assimilait plus difficilement la nourriture, son appétit devenait plus capricieux. Il demandait qu’on lui confectionnât des mets qui lui rappelassent la cuisine de son village : des grenouilles, des soupes au lard, des potées aux choux ; — puis quand on les lui servait, le dégoût le prenait avant la première bouchée. — « Non, disait-il en repoussant son assiette, ce n’est pas cela ; pour que ce fût bon, il faudrait pouvoir le manger là-bas, apprêté par les gens de Damvillers, avec les légumes et le lard de chez nous ! » Et tandis qu’il parlait, on devinait dans ses yeux humides une subite et douloureuse évocation des impressions d’autrefois ; il revoyait tout d’un coup la maison paternelle, les potagers et les vergers de Damvillers à la tombée du crépuscule, les calmes intérieurs du village à l’heure où les feux s’allument pour le repas du soir…

Plus la saison s’avançait et plus ses forces diminuaient. En septembre, son frère était obligé de le prendre sur son dos pour le descendre jusqu’à la voiture qui le promenait lentement pendant une heure à travers les avenues du bois. Il ne pouvait plus lire et supportait difficilement une longue conversation. Ses nerfs étaient devenus très irritables et les odeurs les plus légères affectaient