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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/837

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jour fixé pour le départ, j’allai lui dire adieu rue Legendre. Il était sorti pour terminer certains arrangemens avec son marchand de tableaux ; je ne trouvai que Mme Bastien occupée à remplir les malles éparses dans l’atelier. La vaillante petite mère, qui n’avait jamais quitté sa maison de Damvillers que pour des absences de quelques jours, s’apprêtait pour ce long voyage en pays inconnu, simplement, avec une apparente tranquillité dame, comme s’il se fût agi d’une excursion à Saint-Cloud. L’espoir que ce changement de climat pourrait guérir Jules suffisait pour lui faire envisager avec courage le bouleversement de toutes ses habitudes. Parfois seulement, tandis qu’elle disposait méthodiquement le linge dans la malle, ses yeux devenaient tout à coup humides et un frémissement douloureux crispait ses lèvres. — Sur les sièges et contre les murs, les récentes études rapportées de Damvillers étaient installées, et on se sentait le cœur serré à la vue de ces dernières œuvres où la nature avait été observée et rendue avec une science, une pénétration et un charme incomparables. C’étaient le Pêcheur de grenouilles, le Petit Ramoneur, la Lessiveuse, la Mare à Damvillers, la Lisière du bois, l’Église de Concarneau, et cette étude de ciel nocturne, si originale avec sa jonchée de nuages moutonnant sur un azur presque noir.

A ce moment, Bastien-Lepage arriva, et en le voyant s’avancer péniblement dans l’atelier, je fus intérieurement effrayé du changement qui s’était déjà opéré en lui. Son visage amaigri était devenu tout à fait exsangue ; la peau de son cou semblait se décoller et ses cheveux paraissaient n’avoir plus de vie. Ses yeux bleus interrogateurs exprimaient un sentiment d’angoisse et de lassitude qui navrait. — Eh bien, dit-il après m’avoir embrassé, vous regardez mes études ! .. Quand on les verra chez George Petit, on se dira que le petit Bastien savait aussi faire du paysage, quand il voulait s’en donner la peine… — Comme je lui confiais que son absence prolongée du matin avait inquiété sa mère, il ajouta tout bas en m’emmenant dans un coin de l’atelier : — Quand on va entreprendre un voyage aussi lointain, il faut prendre ses précautions… J’ai voulu mettre mes affaires en ordre… Pauvre petite mère, reprit-il, elle a été bien vaillante ! .. Elle passait là-bas des nuits entières à me frictionner pour mes rhumatismes, et je lui laissais croire que cela me soulageait… Enfin, le soleil d’Alger me guérira peut-être ! .. — Il avait des alternatives d’espoir et de découragement. Pendant le déjeuner, il se remonta un peu. Nous devions partir pour l’Espagne à la fin de mars ; il nous pressait de changer notre itinéraire et de venir le retrouver à Alger. Nous finîmes par le lui promettre à demi ; on se secouait pour paraître gai, on choquait les verres en buvant