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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/828

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détracteurs passionnés. Les critiques portaient d’abord sur le défaut d’air et de perspective, puis, — comme je l’avais prévu, — sur les voix, représentées par trois personnages symboliques, trop sommairement indiqués pour être compris, et cependant trop précis encore pour des apparitions. Seulement, le public ne rendait pas suffisamment justice à l’admirable figure de Jeanne, debout, immobile, frémissante, les prunelles dilatées par le rêve, le bras gauche étendu et maniant machinalement les feuilles d’un arbuste voisin. Jamais Bastien-Lepage n’avait encore créé de figure si poétiquement vraie que cette pastoure lorraine, portant la casaque grise lacée et la jupe marron des paysannes, si virginale, si humaine, si profondément abîmée dans son extase héroïque. — Le succès rapide et éclatant du jeune maître avait froissé bien des amours-propres ; on lui faisait payer ces précoces sourires de la gloire en rabaissant le mérite de sa nouvelle œuvre. Il avait espéré qu’on décernerait la médaille d’honneur à sa Jeanne d’Arc ; on donna cette récompense à un artiste de talent, mais dont l’œuvre n’avait ni l’originalité, ni les qualités d’exécution, ni l’importance de celle de Bastien. Il ressentit vivement cette injustice et se rendit à Londres, où l’accueil et les appréciations des artistes et des amateurs anglais le consolèrent un peu de ce nouveau déboire.

Les deux années qui suivirent furent fécondes en œuvres vigoureuses, savoureuses et variées : les Blés mûrs, les Docks à Londres, la Tamise, le Paysan allant voir son champ le dimanche, la Petite fille allant à l’école ; les portraits de M. et de Mme Goudchaux, de Mme Damain, d’Albert Wolff et de Mme W.. ; Pas-Mèche, la Marchande de fleurs, enfin les deux grands tableaux du Mendiant et du Père Jacques, exposés au Salon en 1881 et en 1882. Son séjour à Londres et la lecture de Shakspeare lui avaient inspiré l’idée de s’attaquer à l’une des héroïnes du grand poète, et, en 1881, il était revenu à Damvillers, tout enfiévré d’un projet de tableau représentant la mort d’Ophélie.

« J’ai fait de la peinture à force (lettre à Ch. Baude, août 1881), car je veux m’absenter et voyager trois ou quatre semaines. C’est seulement à la fin de septembre qu’il faudra venir nous voir. Entendu, n’est-ce pas ? — Chasse, amusemens, amitié. — Depuis mon retour, j’ai peint une faneuse, travaillé à un petit tableau d’intérieur : le Cuvier à lessive, que tu connais, très long à exécuter en détail. Puis j’ai mis en train et déjà avancé un grand tableau qui représente Ophélie. Je crois que ça ne sera pas mal de montrer quelque chose en sens inverse de mon tableau du Mendiant ; c’est-à-dire une Ophélie vraiment touchante, aussi navrante que si on la voyait réellement. La pauvre petite folle ne sait plus ce qu’elle fait,