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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/826

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III

Sans se laisser griser par le succès, Bastien continua sa vie de travail assidu et de recherches consciencieuses. Il partageait son temps entre Paris et Damvillers, donnant la plus large part à son village. De 1878 à 1879, la liste de ses œuvres est déjà, longue : Portraits de M. et de Mme Victor KIotz et de leurs enfans, de MM. De Gosselin, de M. A. Lenoir, de M. Tinan, de l’éditeur George Charpentier, de son frère, de Sarah Bernhardt, et enfin cette Saison d’octobre (Récolte de pommes de terre), qui est le pendant des Foins, dans une gamme plus assourdie, avec des couleurs chaudes et sobres, une saveur exquise de la campagne à l’arrière-saison, une exécution puissante, pleine de santé et de sérénité. — Le portrait de Sarah et la Récolte de pommes de terre, moins discutée que les Foins, firent pénétrer plus à fond le nom de Bastien-Lepage dans la masse du public. Il y eut pour lui, à dater de cette époque, à la fois succès d’artiste et succès d’argent.

Son premier soin fut d’associer à cette bonne fortune ses parens de Damvillers. Ils avaient été à la peine, il voulait qu’ils fussent au plaisir, et il les amena à Paris pendant l’été de 1879. Il était heureux de leur rendre en bonnes gâteries un peu de ce qu’il leur devait pour tant d’affection et de dévoûment. Il leur savait gré d’avoir cru en lui, dans les temps difficiles des débuts, et il éprouvait une tendre fierté à pouvoir leur montrer qu’ils ne s’étaient pas trompés. Lorsqu’il emboursa ses premiers gains sérieux, il conduisit sa mère dans un grand magasin et fit déplier devant elle des coupons de robes de soie. « Montrez toujours, s’écriait-il, je veux que maman choisisse ce qu’il y a de mieux ! » Et la pauvre petite mère, effarouchée à la vue de ce satin noir qui se tenait debout, avait beau protester « qu’elle ne mettrait jamais cela, » il lui fallut céder. — Il promena le grand-père à travers les avenues du bois et les grands boulevards, se figurant qu’il allait l’émerveiller ; mais, de ce côté, ses efforts et son zèle échouèrent complètement. Le vieillard resta indifférent aux splendeurs du luxe parisien et de la mise en scène des théâtres ; il bâilla ferme à l’Opéra, déclarant que tout ce tapage lui cassait la tête, et il s’en retourna à Damvillers en jurant qu’on ne l’y reprendrait plus.

Après avoir vu les siens remonter en wagon, Jules partit pour l’Angleterre, où il exécuta le portrait du prince de Galles. Décoré au mois juillet suivant, il se hâta de regagner son village pour montrer son ruban rouge à ses parens, et aussi pour se remettre à sa besogne préférée. Il s’était aménagé un atelier dans les hauts et