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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/816

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leur linge au bord de la Tinte ; les faneuses assoupies au pied d’un saule, à l’heure brûlante où l’on apporte la fromagée aux ouvriers ; les jardins du village en avril, au moment où on les bêche et où les arbres sans feuilles étalent leur ombre maigre sur les plates-bandes, que des impériales et des primevères décorent seules de leurs précoces floraisons ; les champs de pommes de terre où les feux de fanes desséchées font monter leurs fumées bleues dans les rougeurs des soirs d’octobre : tous ces menus détails de l’existence villageoise entraient dans les yeux de l’enfant, qui les emmagasinait instinctivement dans sa mémoire.

Les études littéraires l’intéressaient peu et il s’était pris, au contraire, d’un goût assez vif pour les mathématiques. Un moment, à l’époque où il achevait sa quatrième, il avait songé à se préparer aux examens de Saint-Cyr. Il n’y a là rien d’étonnant dans un département essentiellement militaire, dont tous les hommes remarquables ont été des généraux ou des maréchaux. Ce goût, où l’esprit d’imitation avait plus de part que la vocation véritable, lui passa rapidement, et, pendant ses dernières années de collège, sa pensée dominante fut constamment tournée vers les arts du dessin. Aussi, quand il en eut fini avec sa classe de philosophie, exprima-t-il à ses parens le désir d’aller à Paris étudier la peinture. — Grande fut la stupéfaction dans la maison de Damvillers. Tout en reconnaissant que son fils était un bon dessinateur, le père Bastien persistait à déclarer que la peinture n’était pas une carrière. — Rien d’assuré, un long apprentissage coûteux et, au bout de tout cela, neuf chances d’échouer pour une de réussir. Parlez-moi d’un emploi honorable dans une administration de l’état, où on est sûr de toucher chaque mois ses appointemens et où l’on a la perspective d’une retraite pour ses vieux ours ! — On tint un conseil de famille. Le grand-père lui-même jugeait l’aventure hasardeuse et hochait la tête ; la mère était surtout effrayée par les dangers de Paris et la vie de privations à laquelle on y était condamné, mais, vaincue à la fin par la persistance opiniâtre de son fils, elle se hasardait à murmurer timidement : « Pourtant, si c’est l’idée de Jules ! .. » On trouva un biais qui semblait tout arranger. Un ami de la famille, employé supérieur à l’administration centrale des postes, conseilla à Jules de subir l’examen d’admission dans cette administration, lui promettant, dès qu’il serait reçu, de le faire appeler à Paris, où on l’autoriserait à suivre les cours de l’École des beaux-arts, en dehors des heures de service. On écouta ce conseil, Jules Bastien passa l’examen, fut nommé surnuméraire et partit pour Paris vers la fin de 1867.

Il partageait son temps entre sa besogne de postier et les cours de l’école. Cela n’alla pas sans de nombreux et désagréables