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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/76

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salves d’artillerie, les suivirent jusqu’aux portes de la kasba, où les attendait Ibrahim. Les affaires allaient donc au gré de celui-ci ; car il lui arrivait des vivres, dont il avait besoin, et non des troupes, dont il se défiait. Le duc de Rovigo ne s’était pas décidé a en envoyer encore. Le soir même, Jusuf reprenait la mer, ayant mission d’acheter des chevaux à Tunis. Le capitaine d’Armandy restait seul, dans une masure ouverte, près de la mer, avec trois hommes. Apres le massacre de Huder et de Bigot qui en avaient cent vingt-cinq, c’était hardi. Il demeura ainsi plusieurs jours, visitant les fortifications, donnant des conseils, encourageant les uns et les autres, Ibrahim, pour preuve de sa constance, lui montrait avec orgueil un chapelet de têtes kabyles suspendues à la porte de la kasba. Du terre-plein de la citadelle, on apercevait le camp de Ben-Aïssa séparé de la ville par un marais.

Dans la nuit du 4 au 5 mars, à la faveur d’une fausse attaque dirigée contre la porte de Constantine, l’ennemi s’introduisit dans la place par une brèche du front de mer. La plupart des habitans se réfugièrent dans la grande mosquée ; d’autres s’échappèrent du côté de la Marine. Le capitaine d’Armandy, réveillé par eux, ne s’inquiéta pas d’abord de la panique ; le bruit du canon, qui ne cessait pas de tirer à l’autre bout de la ville, contribuait à lui donner confiance ; mais, vers quatre heures du matin, il entendit le crieur de Ben-Aïssa promettre aux gens de Bône la miséricorde de Dieu et du Prophète ; les terrasses voisines étaient couvertes de gens armés ; il n’eut que le temps de courir à la mer avec ses trois canonnière, de se jeter dans un canot et de gagner à force de rames la felouque. Bône était prise, mais non la kasba.

Louvoyant dans la baie des Caroubiers, le capitaine reçut d’abord une communication d’Ibrahim, qui réclamait des vivres, puis une autre de Ben-Aïssa, qui lui proposait une entrevue. Sans hésiter il accepta, et le lendemain, s’étant fait mettre à terre, il s’en alla seul, à cheval, au camp ennemi. Ben-Aïssa, Kabyle d’origine, n’était pas barbare ; à Tunis, où il avait résidé quelque temps, il avait pris les formes de la politesse turque. Il commença par s’excuser du désordre que ses gens avaient fait, malgré sa défense, dans la maison de l’officier français et par promettre que tout ce qui lui appartenait lui serait rendu ; puis il entama une question plus grave. A l’entendre, Ahmed, bey de Constantine, n’aurait été qu’un ami méconnu de la France, avec laquelle il désirait si passionnément s’entendre que c’était pour cette seule raison qu’il avait voulu se rendre maître de Bône, afin de communiquer plus aisément avec elle ; cependant son amitié n’allait pas jusqu’à une soumission dont ses sujets ne s’accommoderaient certainement pas. A cette sorte d’avance le capitaine