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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/712

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depuis quelques semaines par nos chefs militaires avaient d’abord paru réussir. Notre petite armée, sortant vaillamment du Delta, se battant sans cesse, avait emporté Lang-Son et refoulé victorieusement les Chinois. M. le général Brière de l’Isle, se multipliant et se dérobant habilement, avait couru, avec une partie de ses troupes, dégager la place de Tuyen-Kuan, sur la rivière Claire, laissant à Lang-Son M. le général de Négrier chargé de faire face à l’ennemi sur la frontière. Qu’est-il arrivé à ce moment ? Le général de Négrier, réduit à sa brigade de quatre ou cinq mille hommes avec lesquels il a eu plusieurs combats à livrer en avant de Lang-Son, s’est vu bientôt assailli, enveloppé par toute une armée chinoise. Il a intrépidement tenu tête à l’ennemi, il s’est fait blesser une fois de plus en combattant avec ses soldats ; il a été cependant obligé, en fin de compte, d’abandonner Lang-Son et de se replier sur la route d’Hanoï, jusque dans le Delta. Au même instant, sur le fleuve Rouge, d’autres masses chinoises se présentaient, menaçant nos positions, en sorte que M. le général Brière de l’Isle a eu à faire face de tous les côtés à la fois, sur le fleuve Rouge, sur la rivière Claire et aux défilés où se repliait la brigade de Lang-Son avec son chef blessé. Il n’y a point eu sans doute ce qu’on peut appeler un désastre ; la retraite, selon les plus récentes nouvelles, se serait opérée régulièrement. Nos troupes ont montré partout leur dévoûment au drapeau, une constance à toute épreuve, et les pertes, relativement considérables, d’officiers prouvent assez que nos soldats ont des chefs dignes de les conduire. La retraite n’est pas moins un fait certain, inexorable. Notre armée du Tonkin, après une courte et brillante campagne, se trouve tout à coup ramenée à une défensive pénible, n’ayant à opposer, à défaut d’effectifs suffisans, que son courage à des forces chinoises trop nombreuses, supérieurement armées, assez habilement dirigées et ardentes au combat.

Assurément la guerre a ses surprises, et s’il n’y avait ici qu’un de ces revers toujours possibles, surtout dans ces campagnes poursuivies en pays lointain et inconnu, ce ne serait qu’un incident qu’il faudrait tout de suite s’occuper de réparer en se gardant de l’exagérer ; mais ce qu’il y a de grave, ce qui engage de la manière la plus sérieuse la responsabilité du gouvernement, c’est que ce mécompte de nos armes n’est que la triste et inévitable suite de la direction imprimée à nos affaires de l’extrême Orient, de tout un système poursuivi avec un mélangé d’obstination, de jactance et d’imprévoyance. Certes nos soldats ont fait et font chaque jour tout ce qu’on peut attendre d’eux ; si le pays se sent blessé dans sa fierté, c’est la politique officielle qui seule lui a valu cette épreuve. Depuis le premier jour, le gouvernement n’a cessé de jouer ce jeu redoutable d’engager les questions sans savoir où il allait, de se jeter dans les aventures en dérobant une partie de la vérité, de mettre en avant des chefs militaires sans leur donner les