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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/680

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ajouta-t-il, qu’elle reste ! » C’était le prendre de bien haut à la veille d’irréparables désastres.

M. Rothan raconte que, le 6 août 1870, le roi Victor-Emmanuel était dans sa loge, au théâtre du Cirque, avec la comtesse de Mirafiore, lorsqu’on vint lui apporter des dépêches qui annonçaient nos premières défaites. A peine y avait-il jeté les yeux qu’il sortit précipitamment, en proie à une violente émotion. Rentré au palais Pitti, il se laissa tomber dans un fauteuil en s’écriant : « Pauvre empereur ! Mais f.. ! je l’ai échappé belle. » C’était un cri du cœur ; le roi nous plaignait sincèrement, et du même coup il se félicitait de n’être pas de moitié dans nos malheurs. Du jour où la fortune s’était prononcée contre nous, il parut certain que nous devions renoncer à obtenir l’assistance armée de l’Italie, qu’elle ne consulterait plus que l’intérêt de sa propre conservation. Quel marché pouvions-nous désormais passer avec elle ? Nos défaites lui assuraient la possession de Rome, et elle pouvait tout se permettre, tout oser.

M. de Malaret multipliait en vain ses démarches, ses pressantes sollicitations. On lui témoignait beaucoup de sympathie, beaucoup d’égards ; mais on n’avait à lui offrir que d’incertaines promesses, qu’on s’empressait de rétracter, en lui donnant à entendre que notre situation était désespérée, que l’Italie était un bien petit royaume pour secourir une si grande infortune. « Le roi Victor-Emmanuel avait hérité des qualités et des défauts de sa race. Il était fin, avisé, martial, avec une pointe d’humeur gasconne. Il brandissait ou rengainait son sabre selon les besoins de sa politique. » Pour se dérober à nos obsessions, le gouvernement italien imagina de se lier les mains par une sorte de contrat avec le gouvernement britannique et de subordonner, pour toute la durée de la guerre, son action soit militaire, soit diplomatique, aux résolutions du cabinet de Londres. Dorénavant, quoi que nous pussions lui demander, M. Visconti-Venosta était autorisé à nous éconduire en nous disant : « Avant de vous répondre, il faut que je cause avec les Anglais. » Non-seulement les Italiens n’ont rien fait pour nous que de nous" témoigner des sympathies aussi vives que stériles, ils ont profité de nos revers pour satisfaire leurs ambitions, et il est permis de dire avec M. Rothan « que l’histoire leur reprochera d’avoir, sans nécessité absolue, choisi le jour où la France agonisait pour pénétrer dans Rome par la brèche ensanglantée de la Porta-Pia. » C’est une bien belle chose que les vertus chevaleresques ; mais celui qui fonde son bonheur et sa sûreté sur la chevalerie d’autrui s’expose à de cruelles déceptions.

Lorsqu’il arriva en Italie à la fin de décembre 1870, M. Rothan n’y apportait aucune illusion. La délégation de Tours mettait son patriotisme à une dure épreuve en le chargeant d’aller représenter à