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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/545

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marins, pêcheurs, gens de commerce. Au mois de mai de cette année, le brick anglais Procris fut insulté en rade, comme au bon temps de la piraterie barbaresque. La presse de Londres prit feu, et l’éclat fut tel qu’on prêta généralement au gouvernement britannique, sinon l’intention, du moins la menace de se faire justice lui-même et d’occuper Bougie. Ni dans la correspondance du ministre des affaires étrangères, ni dans les dépêches de l’ambassadeur de France, on ne trouve rien qui justifie en quoi que ce soit cette rumeur ; il n’y a pas, même à l’état de conversation, la moindre trace de cette affaire. Quoi qu’il en soit, le gouvernement français jugea bon d’envoyer en observation devant Bougie, au mois d’octobre, le brick de guerre Marsouin. Il y avait six jours qu’il était au mouillage quand, à l’improviste, les forts lui envoyèrent des boulets ; naturellement, il leur adressa les siens ; après quoi, le capitaine vit arriver à son bord des notables désespérés, qui rejetèrent la responsabilité de l’agression sur les Kabyles. La scène était à peu près la répétition de ce qui s’était passé à Bône, après la catastrophe du malheureux Huder. Le lendemain, ce fut un chef kabyle, Hadji-Mehemet, qui se présenta ; il se vanta d’avoir fait cesser le feu et chasser les auteurs du méfait dans la montagne ; il apportait une lettre d’excuse au nom du cadi, des notables de la ville et des cheikhs de Mzaïa, la grande tribu qui est la plus voisine de Bougie.

L’idée d’une occupation avait alors tenté le duc de Rovigo ; mais les moyens manquaient et la saison était bien avancée ; il ne laissa pas de nouer, en attendant mieux, des relations avec le Maure Boucetta, kaïd de la ville, et avec Oulid-ou-Rebah, cheikh des Oulad-Abd el Zebbar, rivaux des Mzaïa ; l’intermédiaire était un négociant, nommé Joly, depuis longtemps établi à Alger et connu sur le marché bougiote. Il y avait encore cette analogie avec l’aventure de Bône que, du côté des indigènes, on manquait absolument de sincérité. L’intrigue menée par Oulid-ou-Rebah, Boucetta et Joly, n’avait pas d’autre mobile que l’intérêt d’une association commerciale, et pas d’autre objet que le monopole des échanges. Entre eux trois ils comptaient bien accaparer le trafic, mais, pour assurer le succès de leur entreprise, il eût été bon que Joly fût paré du titre de consul de France ; ils n’aspiraient à rien de plus, et c’est ce qu’ils voulaient dire lorsque, reprenant avec le général Voirol les pourparlers interrompus par le départ du duc de Rovigo, ils assuraient (que la population de Bougie verrait avec satisfaction arriver les Français. De l’installation d’un consul à l’occupation militaire il y avait loin ; on employait bien de part et d’autre les mêmes mots, mais on ne leur attribuait pas le même sens. En tout cas, pour sortir de doute, le général Voirol résolut d’envoyer à Bougie l’homme qui