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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/482

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vait pourtant être suspect d’hostilité ; il a été distingué et choisi comme archevêque de Wilna, il y a deux ans à peine, par le gouvernement russe lui-même. Il passait pour être vu avec faveur à la cour de Saint-Pétersbourg et précisément pour cette raison, il avait été d’abord accueilli un peu froidement par les Polonais. C’est un homme mesuré et sage, de l’esprit le plus conciliant, étranger à toute politique, uniquement occupé des intérêts de son diocèse. Son grand crime a été de ne pas vouloir laisser le gouverneur de Wilna s’immiscer dans son administration religieuse en lui imposant un système de conduite à l’égard de quelques-uns de ses prêtres. Ce gouverneur, M. Kochanof, a voulu lui dicter ce qu’il avait à faire. Vainement l’archevêque a réclamé auprès du gouvernement, on lui a répondu en lui imposant une sorte d’exil volontaire sous la forme d’un voyage à l’étranger. Le prélat a déclaré qu’il ne quitterait son diocèse que s’il y était contraint, et alors il a été appelé à Saint-Pétersbourg, ou on lui a tout simplement signifié qu’il était suspendu de ses fonctions épiscopales, qu’il allait être conduit à Jaroslav, — où Mgr Grinevetzki est, en effet, interné aujourd’hui. Le traitement infligé avec si peu de raison au prélat le plus pacifique a d’autant plus frappé qu’il a coïncidé à peu près avec l’ukase du 8 janvier sur la propriété et qu’il a paru rentrer dans le programme des rigueurs nouvelles. Et quel moment choisirait-on pour revenir à une si dure politique ? On n’est plus au temps où les résistances à main armée, les insurrections risquent d’appeler les représailles. Depuis bien des années, il n’y a eu en Pologne aucune apparence de sédition. Le pays est tranquille. Le sentiment de la vieille nationalité peut vivre dans les cœurs, il ne se manifeste par aucun acte irritant ou provocant, ni surtout par des conspirations. Lorsque l’empereur Alexandre III est allé l’automne dernier à Varsovie pour cette entrevue de Skierniewice qui a fait quelque bruit en Europe, il a été reçu avec convenance et il s’est trouvé peut-être moins exposé à Varsovie qu’il ne l’est quelquefois à Saint-Pétersbourg. Si l’on veut pacifier les esprits, le moyen n’est pas apparemment de revenir sans cesse aux rigueurs, aux représailles, aux répressions. On raconte qu’il y a bien peu de temps, depuis ces derniers incidens, le gouverneur d’une des grandes provinces de l’empire se trouvait à une table avec des Polonais, même avec quelques Polonaises, et se tournant vers une de ces dernières, il lui disait tout haut qu’on aurait beau faire, que les Polonais seraient toujours des Polonais et qu’il fallait les traiter comme tels. La spirituelle et courageuse femme à qui le gouverneur s’adressait répondait vivement : « Comment n’en serait-il pas ainsi ? Si nous pouvions l’oublier, c’est vous qui nous le rappelleriez ; c’est vous qui par vos procédés nous forcez à être, à rester des patriotes. »

C’est l’éternelle conséquence des politiques qui dépassent la mesure