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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/461

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basse, formée par le brouhaha du bal, et de ce chant d’amour qui bientôt la domine. Sur ce fond trivial, où brillent des éclats d’argot parisien, une mélodie passionnée, tout humaine, s’élève ; sur un lit de tessons qui scintillent, c’est un flot limpide qui se gonfle. Est-il possible, en vérité, qu’on se méprenne sur ce contraste ? La blague récente du dialogue fait ressortir la naïveté romantique du discours. A moins d’écouter la première toute seule, on ne peut s’irriter de ses hardiesses ; prote-t-on l’oreille aux deux, on ne peut s’empêcher, à tout le moins, d’être intéressé par cette dissonance. Outre qu’elle est originale, n’est-elle pas l’expression scénique d’une vérité ? La passion raillée par le plaisir, l’ingénuité par le déniaisement, la phrase sincère par le quolibet, ce duo fait partie des harmonies de la nature moderne ; et qu’est-ce autre chose, enfin, ce premier acte d’Henriette Maréchal, sinon ce duo à grand orchestre ? Qu’est-ce que les auteurs ont prétendu noter, dans ce tapage de la vie contemporaine, sinon une sérénade de Musset accompagnée moqueusement par Gavarni ?

Ce premier acte, en voilà le scandale expliqué ; en voilà, du même coup, le mérite marqué en deux mots. Le public, cette fois, l’a pris comme nous le prenons. Or, ce premier acte est le seul que M. de Concourt lui-même, dans sa préface, réclame pour « personnel. » Cet avantage lui suffit, attendu que ni lui ni son frère ne se sont jamais donnés pour les évangélisles d’un nouveau théâtre : ils avaient assez à travailler dans le livre, ils n’ont pas prétendu faire une révolution sur les planches. Au nom de leur société dissoute par la mort, le survivant décline cet honneur chimérique, dont le zèle de quelques faux disciples a voulu les affubler. Ce premier acte sauvé, comment s’inquiéter pour le reste ? Il a passé, il a tenu les spectateurs attentifs, il a même été applaudi, ce reste, — dont M. de Concourt fait trop bon marché peut-être.

« Cette pièce ressemble à toutes les pièces du monde, » écrit modestement l’auteur. En quoi, d’abord, il parait donner raison aux tapageurs improvisés critiques, pour lesquels son ouvrage n’était qu’un o vieux paquet de ficelles… » Plaise à Dieu que nous ne trébuchions jamais parmi des ficelles plus nombreuses et plus hypocrites ! Je n’en vois que deux ici, à vrai dire, et dont la loyauté classique désarme d’avance ma protestation : Paul de Bréville se bat en duel, par un décret du hasard, juste auprès de la maison de Mme Maréchal, de façon qu’il y soit transporté ; M. Maréchal, par un second décret, manque le train, de façon qu’il surprenne Paul et sa femme. L’action, d’ailleurs, est simple : un jeune homme aime une femme mariée ; il est aimé d’elle et de sa fille ; au moment qu’il est surpris avec la mère, la fille se dévoue, se jette au-devant de son père et meurt. Il n’y a pas là grande machinerie d’événemens : est-ce un mal ? Si nous observons les