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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/316

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de ces axiomes qui s’imposent comme une règle absolue, mais d’une de ces vérités générales qui souffrent plus d’une exception, exceptions acceptées des plus intraitables.

J’irai même plus loin, si l’on veut, et j’accorderai qu’il y a quelque chose d’un peu agaçant (qu’on me pardonne la vulgarité du mot) dans l’optimisme de parti-pris avec lequel les économistes de profession, à chaque question qu’on soulève, à chaque souffrance qu’on signale, répondent en chœur : Liberté ! liberté ! comme le refrain d’une chanson. Il ne faut pas s’y méprendre, en effet, le jeu de la liberté est rude, et plus d’un meurt sous les coups. Quelle est, en effet, la conséquence fatale de la liberté ? C’est de laisser les grandes lois naturelles produire leur plein effet et aboutir à leur dénoûment logique. Or, quelle est la grande loi qui semble présider à la marche du monde matériel ? C’est la lutte entre les faibles et les forts. Quel est le dénoûment logique de cette lutte ? C’est la défaite du faible. C’est donc au détriment du faible que risque fort de tourner la liberté, bien qu’il puisse trouver dans cette liberté même des armes pour sa défense. Est-ce à dire que le rôle de l’état soit d’intervenir constamment dans la lutte pour rétablir artificiellement l’équilibre ? Non, car l’état, lorsqu’il veut se mettre en travers de la force des choses, arrive à produire un désordre pire encore que les conséquences rigoureuses de l’ordre naturel. Mais si la maxime : Laissez faire, laissez passer, est vraie, c’est surtout comme l’expression d’une expérience attristée, et il faut reconnaître que la liberté seule conduirait à des conséquences bien iniques si elle ne devait être réglée et contenue (c’est une conclusion sur laquelle je reviendrai) par le principe supérieur de la charité.

Ce n’est pas non plus sans réserves que l’on peut accepter la seconde formule : « Le travail est une marchandise, » qui a le don par elle-même d’exciter au plus haut point l’indignation des adeptes de l’école historique. « Quoi ! s’écrient-ils, ce noble emploi des forces de l’homme, cet accomplissement du plus saint des devoirs, cet acte dont on a pu dire qu’il était une prière, ravalé au niveau d’un vil produit matériel, soumis à la loi brutale de l’offre et de la demande, montant ou baissant de prix au gré de celui qui le livre ou de celui qui l’achète ! » Et ils attribuent les plus funestes conséquences sociales au triomphe de cette maxime : l’asservissement du travail au capital et l’exploitation de l’homme par l’homme. Y a-t-il lieu, cependant, de s’échauffer et de s’indigner si fort ? Incontestablement, le travail est une marchandise. Il n’est personne qui paie le travail d’un bûcheron aussi cher que celui d’un ébéniste ou qui alloue un salaire aussi élevé à un tâcheron en janvier qu’à un moissonneur en août. Le travail est une denrée dont le prix s’élève ou