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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/310

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condition des ouvriers des manufactures ? C’est là un point sur lequel les renseignemens manquent un peu et qui fournirait un sujet d’étude bien intéressant. Ce qu’on en peut savoir par différens documens et, entre autres, par cette correspondance des intendans dont je citais tout à l’heure des fragmens, donne à penser que bien des questions, bien des difficultés à certains yeux nouvelles étaient déjà nées et tenaient même une grande place dans les préoccupations de ces préfets d’autrefois.

On connaissait déjà les manifestations des ouvriers sans ouvrage qui venaient demander du travail au gouvernement. « Il y a ici, écrivait en 1684, l’intendant de Rouen, deux ou trois paroisses pleines d’ouvriers subordonnés aux marchands de draperies et de couvertures blanches qui, ne trouvant point à travailler, sont venus en troupe en cette ville ; on les a envoyés chez moi, et ils étaient deux cents hier à ma porte… J’ai fait convenir ces misérables ouvriers de se contenter de 8 sols quoi qu’ils ayent accoutumé d’en gagner 15, et de cette sorte on fera subsister cette populace et on remettra les manufactures sur pied. » Il y avait crise à Saint-Etienne et crise à Lyon, tout comme de nos jours. A Saint-Étienne, le mal provenait de ce que la manufacture d’armes privilégiée ne donnait plus d’ouvrage aux ouvriers et qu’en même temps il était défendu à ceux-ci de porter leurs bras ailleurs. Voici ce qu’écrivait à ce propos l’intendant de Lyon : « Je ne puis me dispenser de vous représenter encore une fois l’état misérable des ouvriers- de Saint-Étienne. La plupart quittent et désertent faute de travail, et une infinité meurent de faim et de misère. Vous en serez persuadé quand je vous dirai que de vingt-huit qui moururent en un jour, la semaine passée, il n’y en a eu que deux qui soient morts de maladie et les autres de misère, ce qui provient de la cessation entière du travail. Il est donc nécessaire de supplier Sa Majesté ou de leur en donner ou de leur laisser la liberté de travailler pour les marchands, ou de les nourrir eux et leurs familles. »

A Lyon, la situation était différente. L’industrie de la soie était prospère ; c’étaient les perruquiers qui souffraient, et par perruquiers il faut entendre les fabricans de perruques en grand, qui employaient sous Louis XIV un grand nombre d’ouvriers et surtout d’ouvrières. « Il est venu ce matin dans mon cabinet, écrit M. de Trudaine, plus de trois cents femmes et filles pour se plaindre que les perruquiers ne les font plus travailler et qu’elles meurent de faim. J’ai tâché de leur faire entendre raison, mais la faim qu’elles souffrent est plus forte que tous les discours. » Et comme cette crise dans le commerce des perruques tenait à ce que le contrôleur général avait voulu affermer ce commerce pour en tirer quelque