Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/302

Cette page n’a pas encore été corrigée


troubles apaisés, une nouvelle époque de prospérité survint, qui s’étendit jusqu’aux troubles de la réforme et qui peut rivaliser avec celle du XIIIe siècle. Puis, nouveau temps d’arrêt, nouvelles souffrances, pendant la trop longue période de nos guerres de religion, jusqu’au règne réparateur d’Henri IV et même de Louis XIII. La fronde et ses troubles font perdre une partie du terrain gagné, et le spectacle de l’effroyable misère décrite par M. Alphonse Feillet, dans un livre intéressant, suscite la charité de saint Vincent de Paul. Nous arrivons aux deux derniers siècles de la monarchie, c’est-à-dire à cette période de nos annales dont les mémoires, les correspondances, les documens administratifs récemment publiés nous font connaître la vie quotidienne, et vers laquelle, qu’on le veuille ou non, l’imagination se reporte toujours toutes les fois qu’on parle de la France de l’ancien régime, parce que ces deux dernière siècles ont été l’époque sinon la plus heureuse, du moins la plus brillante de notre histoire. Et cependant, chose singulière, il demeure malaisé d’arriver à se former, sur la condition véritable des hommes de ces deux siècles, une opinion arrêtée, précisément à cause de la multiplicité des documens et des contradictions que ces documens présentent.

J’ai dit tout à l’heure que des travaux historiques les plus récens, puisés aux sources d’information les plus sûres, et, entre autres, des inventaires notariés qui contiennent l’évaluation minutieuse des fortunes privées, il ressortait la preuve que la condition des paysans était très supérieure aux sombres descriptions qu’on s’est complu tant de fois à en faire dans un intérêt de parti. Cependant il est impossible, d’un autre côté, de ne pas tenir compte des témoignages contemporains qui nous dépeignent cette même condition sous les couleurs les plus sombres et d’oublier complètement ce qu’on lit dans les Mémoires de Saint-Simon, dans la Correspondance de Fénelon, et, plus tard, dans les Considérations sur le gouvernement de la France, de d’Argenson, sans parler de la description, devenue banale à force d’avoir été citée, « de ces hommes noirs et nus » qu’on trouve dans les Caractères de La Bruyère. Je sais bien qu’on s’est efforcé de battre en brèche l’autorité de ces témoignages. Saint-Simon, Fénelon, d’Argenson, a-t-on dit, étaient tous gens d’opposition disposés à voir les choses sous l’aspect le plus noir. Quant à La Bruyère, c’était un homme de lettres préoccupé avant tout de produire effet sur ses lecteurs. Je veux bien qu’il faille rabattre quelque chose et même beaucoup de ces assertions. Encore devra-t-on bien reconnaître que Saint-Simon, Fénelon, d’Argenson et même La Bruyère auraient eu de la peine à rassembler les traits d’un tableau aussi noir s’ils n’en avaient pas eu quelques-uns épars