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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/301

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condition sociale de la France, la somme des biens balançait à tout le moins la somme, des maux, et surtout que ces maux n’étaient pas le triste fruit d’un régime oppressif, mais simplement la conséquence inévitable et commune à toute l’Europe d’un certain état de civilisation. Cette justice était due à l’ancien régime, et il faut savoir toute sorte de gré à ceux dont la patiente érudition a contribué à cette réhabilitation.

Ceci dit et proclamé, faut-il cependant, comme le voudrait l’école historique, faire de la vieille France une sorte de Salente économique à laquelle les maux intérieurs de nos sociétés troublées auraient été inconnus, où régnait la paix des esprits, l’harmonie des intérêts, la concorde entre les citoyens, où l’on ne connaissait ni les haines de classe, ni les émeutes, ni la misère, où le sentiment chrétien enlevait aux rivalités industrielles leur âpreté ; enfin, où l’influence dominante de l’église maintenait tous ses enfans, patrons et ouvriers, grands seigneurs et paysans, dans un esprit d’amour et de charité ? Je ne saurais, pour mon compte, aller aussi loin, et je ne crois pas que l’étude attentive des faits le permette.

Si l’on veut sortir des généralités, qui ne prouvent rien, et serrer la question d’un peu près, il faut d’abord soigneusement distinguer la France agricole de la France industrielle, car, au rebours de ce que nous voyons aujourd’hui, c’est le paysan qui semble avoir été à plaindre plus que l’ouvrier. Parlons d’abord du paysan. Quand on étudie son histoire, on voit qu’il a passé par de singulières vicissitudes. Ne remontons pas jusqu’aux origines du moyen âge et au temps de ces famines décrites par Raoul Glaber, « où beaucoup de personnes mêlaient une terre blanche, semblable à l’argile, avec ce qu’elles avaient de son et de farine pour tromper leur faim cruelle. » Ce n’est pas la peine de se perdre dans la nuit des temps pour y découvrir d’aussi tristes tableaux. Mieux vaut assurément se hâter de constater que, sous le règne des derniers Capétiens, il y eut un incontestable essor de la prospérité nationale. Ainsi qu’on en a fait la remarque ingénieuse et érudite, c’est l’époque où furent fondées presque toutes ces Villes neuves qu’on rencontre éparses en si grand nombre sur notre territoire, et il semble établi, d’après des évaluations nécessairement un peu incertaines, mais cependant sérieuses, que la population française atteignait alors, à peu de chose près, le chiffre qu’elle atteint aujourd’hui. Mais cette époque fut malheureusement suivie d’un siècle d’effroyables souffrances, amenées en partie par les malheurs de la guerre étrangère, en partie par les dissensions civiles qui en furent la suite. Ce n’est assurément pas à l’époque des jacqueries qu’il faut se reporter pour rencontrer l’idéal, de la paix, sociale et de l’harmonie entre les classes. Ces