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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/229

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Dans la plupart des hommes, en effet, le mal est mélangé de bien. Ceux mêmes qui vont droit devant eux, sans réflexion, repentir ni remords, peuvent proposer à leur besoin d’agir un objet qui l’épure. Il y a des sophistes, comme Rousseau, comme Proudhon, que l’on peut détester, mais que cependant la morale ne saurait absolument condamner ; et il y a des révolutionnaires comme Danton, comme Robespierre, que le jugement de l’histoire a distingués, distinguera toujours d’un Hébert ou d’un Marat. Ce n’est pas seulement que les uns ou les autres, en prêchant la révolte ou se laissant tomber jusqu’au crime, y aient porté une autre pensée que celle de faire leur fortune littéraire ou politique, c’est qu’ils avaient, quel qu’il fût, un certain idéal, je veux dire une préoccupation qui débordait l’heure présente, la vie mortelle, un souci de ce qui serait quand eux-mêmes ne seraient plus. Tels d’entre eux étaient si loin d’être des natures « immorales, » que la morale, c’est-à-dire la formule de la conduite humaine, a été la grande affaire de leurs méditations ; et tels autres, justement flétris, et quoique leur nom n’éveille que d’odieux souvenirs, ne furent pas cependant des natures tout à fait « mauvaises. » Et la preuve en sera si je mets seulement à côté des noms que je viens de citer le nom de Jules Vallès.

C’est que celui-ci n’eut jamais ce qui s’appelle une idée politique ou sociale, c’est que jamais il ne connut qu’une ardeur, celle de parvenir, et c’est enfin que jamais il ne se proposa d’autre objet que de rassasier les convoitises de Vallès. J’ai tâché de montrer quelles elles avaient été. « La voilà donc, s’écrie-t-il, à la date du 18 mars 1871, dans l’Insurgé, la voilà donc, la minute espérée et attendue depuis la première cruauté du père, depuis la première gifle du cuistre, depuis le premier jour passé sans pain, depuis la première nuit passée sans logis ! — Voilà la revanche du collège, de la misère — et de décembre. » La revanche de décembre ! le lecteur sait ce qu’il en doit penser maintenant. C’est le mot qu’il fallait pour donner une couleur politique aux haines de Jacques Vingtras et à ses convoitises. Mais si l’on pouvait douter qu’il se moquât de décembre comme de brumaire, et de février comme de juillet, il suffirait d’un dernier aveu. « Les gueux sont des gens heureux, dit la chanson de Béranger, mais il ne faut pas dire cela aux gueux ; s’ils le croient, ils ne se révolteront pas ; ils prendront la besace, le bâton, et non le fusil. » En effet, s’ils ne prennent pas le fusil, que deviendra Jacques Vingtras ? et que deviendront ses appétits ? Disons donc aux gueux qu’ils ne sont pas heureux ; s’ils ne sentent pas leur misère, tâchons d’en éveiller en eux le sentiment ; s’ils essaient d’en sortir honnêtement, par le travail et l’effort, persuadons-leur que c’est une duperie ; s’ils manquent de maux réels, inoculons-leur-en d’imaginaires ; s’il n’y a pas de haines dans leur cœur, sachons leur