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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/226

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le ridicule et l’injure sur ce père et cette mère, qui n’avaient au fond d’autre tort que d’avoir peut-être sévèrement élevé l’enfant, dont à notre tour nous avons le droit de dire qu’il le fut trop doucement encore, puisqu’il devait devenir l’homme que nous avons connu.

Si quelque chose d’ailleurs pouvait ajouter à l’odieux de ce livre, c’est qu’il l’écrivit bien des années après avoir joué pour sa mère la comédie de la réconciliation. Un jour, en effet, la malheureuse femme, — il avait dix-sept ans, — s’était demandé si peut-être elle n’avait pas fait fausse route en élevant ce fils unique selon son propre jugement ; et les rancunes du jeune homme effacées par les remords de la mère semblaient à jamais évanouies. Mais dans cette figure de paysanne transformée « par la poésie de la douleur, » tout ce que ce soi-disant avocat des humbles avait vu, c’est que sa mère dans la souffrance « avait la pâleur d’une grande dame, » et c’est tout ce qu’il en avait retenu. Elle avait donné à ce réfractaire la sensation d’une mère d’aristocrate, et pendant quelques minutes, ce démocrate et ce socialiste avait revu sa première enfance comme bercée sur les genoux d’une duchesse.

Comme il avait voulu nous donner le change sur les griefs de son enfance, il a voulu nous le donner aussi sur ceux de son éducation. A vrai dire, ce sont les mêmes, — car jamais peut-être rhétoricien ne s’est vu plus gonflé de son importance ni jamais bachelier plus convaincu de sa science. « Mes parens m’ont donné de l’éducation, et je n’en veux plus ! Je me plais mieux avec les laboureurs et les savetiers qu’avec les agrégés, et j’ai toujours trouvé mon oncle Joseph moins bête que M. Beliben, le professeur de philosophie. » Et dans un autre endroit : « Ah ! oui, je préférerais des sabots ! J’aime mieux l’odeur de Florimond, le laboureur, que celle de M. Sother, le professeur de huitième, j’aime mieux faire des paquets de foin que lire ma grammaire… Je suis peut-être né pour être domestique. » C’est ce que l’on dit quand on a été « le candidat de la misère » à la députation, et qu’on a fait partie de la commune de Paris. Mais quand on est plus sincère, on laisse éclater son mépris pour ceux qui ne savent pas l’orthographe et l’on garde un durable orgueil de ses succès en vers latins. « Le délégué à l’intérieur signe des actes pavés de barbarismes, mais pavés aussi d’intentions révolutionnaires… et il a organisé depuis qu’il est là une insurrection terrible contre la grammaire. » Sentez-vous s’il est fier, lui, « le lettré, » comme on l’appelle entre gens de la commune, de savoir à peu près l’orthographe ? Et quand il nous raconte ses essais de correspondance commerciale : « Monsieur, c’est avec un profond regret que je me vois obligé, triste ministerium, de vous dire que votre demande est de celles que je ne puis albo notore lapillo, marquer d’un caillou blanc. » Sentez-vous s’il est heureux de