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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/220

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commencement, pas un rudiment, pas un semblant d’idées ; les chroniqueurs parisiens, ainsi qu’ils s’intitulent, fabriquent vraiment à bon compte une réputation d’écrivain.

Tout ce que l’auteur des Réfractaires a mis de personnel, sinon d’original, dans l’emploi monotone de ces procédés d’école, c’est uniquement son accent de haine et de convoitise : la colère de l’impuissant qui s’en prend à tout le monde, hors à lui-même, de son impuissance, et l’envie brutale du jouisseur. Il n’a rien aimé dans sa vie, pas même la révolution, quoi qu’il en ait voulu dire, et encore moins le « peuple, » dont les sueurs blessaient son odorat d’aristocrate, mais il a beaucoup haï, prodigieusement haï, d’une haine inexpiable ; et c’est le plus clair de son talent. D’autres n’eussent pas écrit s’ils n’avaient pas aimé ; lui, au contraire, s’il n’avait pas haï. C’est dans l’injure qu’il a cherché sa seule inspiration, et s’il l’a quelquefois trouvée, c’est dans l’insulte, en enchérissant sur ce que l’auteur des Châtimens ou l’auteur des Odeurs de Paris avaient dit avant lui, mais, pour s’ouvrir une carrière nouvelle, en crachant, de plus qu’eux, sur ce qu’ils avaient respecté. De toutes les manières de se donner aux yeux de ses contemporains les apparences du talent, et de forcer en quelque sorte la réputation, il n’y en a guère, pourvu seulement que l’on sache tourner une phrase, qui soit plus sûre et surtout plus rapide. Car si nous partageons les rancunes de l’insulteur, il flatte, il caresse, il nourrit nos plus mauvaises passions ; mais si nous ne les partageons pas, il nous irrite, il nous indigne, il nous révolte d’autant plus qu’il insulte plus fort ; et, pour les uns comme pour les autres, il est quelqu’un.

C’est évidemment ce que n’ont pas compris les critiques naïfs qui, pour accorder ensemble, dans l’oraison funèbre de ce mort, leur admiration de son talent avec leur effroi de ses doctrines, ont déploré d’un commun sentiment, selon un thème convenu, que la fâcheuse politique eût enlevé cet écrivain aux lettres. Mais ils peuvent se consoler, et le mal n’a pas été grand. La politique n’enlève aux lettres que ceux qui ne les aiment point ou qui ne les ont choisies que comme le plus court moyen de faire en ce monde leur trou. Plaindra-t-on pas peut-être aussi l’auteur de la Vieillesse de Brididi d’avoir déserté le vaudeville pour allumer sa Lanterne ? Mais le pamphlétaire de la Lanterne, comme celui du Cri du peuple, c’est la politique seule qui les a tirés du milieu de la foule où ils étaient confondus, et d’où l’on ne voit pas qu’ils eussent pu sortir autrement que par la politique, — puisqu’il paraît du moins que c’est là de la politique : « J’ai honte de moi par momens, disait précisément Vallès en nous racontant dans l’Insurgé ses débuts de journaliste, quand c’est seulement le styliste que la critique signale et louange, quand