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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/211

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avait ordonné de détruire les siennes. On n’a conservé d’elle que celles qu’elle écrivit à ses sœurs et qu’une personne animée d’un zèle pieux pour sa mémoire a pris la peine de rassembler. M. Otto Hartwig vient de les publier en y joignant une intéressante et agréable notice, qui nous apprend à peu près tout ce qu’il nous importait de savoir [1]. Grâce à lui et à son enquête, nous connaissons désormais la fille du pasteur de Lüdenhausen, et nous pouvons, à notre tour, la définir et la classer.

Elle n’avait pas vingt ans lorsqu’elle eut une fâcheuse et bruyante aventure. Elle s’ennuyait dans son village, elle voulait en sortir à tout prix. Malgré l’opposition de sa famille, elle s’était décidée à épouser le docteur Diede, procureur auprès du tribunal suprême de Cassel. Ce docteur en droit était riche ; mais il avait l’esprit grossier, l’humeur brutale, et quoique fort amoureux, il ne savait pas respecter ce qu’il aimait. Dès les premiers jours, Charlotte s’aperçut qu’elle avait pour lui plus d’éloignement que d’inclination. Son père l’avait élevée dans des principes fort sévères ; elle s’en fit d’autres qui l’étaient moins. Elle était intimement liée avec une femme assez légère, qui exerçait sur elle beaucoup d’empire et qui lui prouvait par son exemple qu’il est des accommodemens avec la loi du mariage. D’ailleurs elle vivait dans un temps où beaucoup de gens proclamaient les droits imprescriptibles de la passion, prêchaient l’affranchissement du cœur, l’amour libre, la vie géniale, qu’ils opposaient à la vie bête. Il y avait à Weimar comme à Iéna des femmes qui faisaient beaucoup parler d’elles ; on les entourait d’hommages, et pour leur faire plaisir, les poètes et les philosophes enseignaient que certains devoirs sont des préjugés bourgeois. « On ne prend plus le mariage au sérieux, die Ehen gellen nicht, » disait Jean-Paul. Les choses n’allaient guère mieux à Cassel qu’à Weimar. Le landgrave Guillaume IX ne s’occupait guère de moraliser ses sujets. Il en était à sa troisième maîtresse officielle, la comtesse de Hessenstein, dont il eut jusqu’à dix-huit enfans. Charlotte Diede céda au courant, elle finit par se persuader qu’on peut se marier avec un homme qu’on n’aime pas, sans que cela tire à conséquence, qu’il y a des consolations permises. Son mari fut imprudent. Ce brutal était fier de la beauté, de l’esprit de sa femme, de tous les empressemens dont elle était l’objet. Parmi les empressés qui fréquentaient sa maison, se trouvait un officier nommé von Hanstein, capitaine au régiment des grenadiers de la garde. Il avait l’esprit fort ordinaire ; mais il était de bonne famille, taillé en hercule et de manières très engageantes. Quoique son visage fût tout couturé de petite vérole, il passait pour le plus irrésistible des séducteurs, et bientôt il se vanta

  1. Charlotte Diede, die Freundin von W. von Humboldt, Lebensbeschreibung und Briefe, herausgageben von Auguste Piderit und Otto Hartwig. Halle, 1884.