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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/207

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renouvelé la linguistique, et que ses livres écrits dans un style abstrait, souvent compliqué, étaient des magasins d’idées où les savans de tout pays ont puisé à l’envi et puiseront longtemps encore.

En ce qui concerne sa vie privée, on n’ignorait pas que, dès sa jeunesse, il avait eu toutes les curiosités, et que les femmes n’étaient pas la partie de cet univers dont il s’était montré le moins curieux. La célèbre Rahel avait dit de lui : « J’admirerais davantage la liberté de son esprit s’il en avait moins dans ses principes. » Varnhagen l’avait défini un parfait païen dans toute la force du terme. Mais les païens sont quelquefois d’excellens maris. En 1791, Humboldt avait épousé Mlle Caroline de Dacheröden, belle et agréable personne, à laquelle il se fit un plaisir d’apprendre le grec et qui lisait avec lui Hérodote et Homère. Ils vécurent jusqu’à la fin dans la meilleure intelligence ; on célébrait ce ménage comme un modèle de cordialité conjugale, d’harmonie, d’entente réciproque, à cela près que, tout en s’aimant beaucoup, il y avait beaucoup de choses qu’on ne se disait pas : « Je pourrais ressentir de grands chagrins et de grandes joies sans éprouver le besoin d’en faire part aux personnes que j’aime le plus ; c’est ainsi que j’en use avec ma femme et mes enfans. Ils ne savent pas le premier mot de beaucoup de choses qui m’occupent, et ma femme partage si bien mon sentiment à ce sujet que, si elle vient à apprendre par hasard quelque incident que je lui avais laissé ignorer, elle n’a pas l’idée de s’en étonner. La confiance est un besoin de l’amitié et de l’amour, mais les grandes âmes ont peu de goût pour les confidences. » Il ajoutait qu’il avait toujours aimé à se tenir sur la réserve, que dans le temps où il était le plus répandu, il avait pratiqué l’art de rester solitaire en société, et que, si heureux qu’il fût avec les siens, rien ne lui manquait lorsqu’il était seul.

Quand parurent les fameuses Lettres, ceux qui avaient approché Humboldt et qui se flattaient de connaître le mieux son caractère, son tempérament, le tour de son esprit, furent bien étonnés d’apprendre qu’il avait eu une amie avec laquelle il était resté en correspondance pendant plus de vingt années et jusqu’à sa mort. Mais les amateurs de scandale n’eurent pas leur compte. Cette amie s’appelait Charlotte Diede, et Humboldt lui a déclaré plus d’une fois qu’il avait un goût particulier pour son nom, qu’il aimait à le prononcer et à l’écrire. Il se plaisait aussi à lui répéter qu’il ressentait pour elle le plus tendre intérêt ; mais il n’y avait là rien qui ressemblât à de l’amour. Toute cette correspondance est écrite d’un style grave, sentencieux, couleur feuille morte, qui fait penser aux épîtres de Sénèque à Lucilius. L’amie était une personne fort mélancolique et qui avait sujet de l’être. Humboldt s’appliquait à la consoler ; il lui enseignait comment il faut s’y prendre pour adoucir ses chagrins, pour porter légèrement le pesant fardeau de la vie. Les cent cinquante lettres qu’on a publiées