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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/196

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ignorent de pareilles raisons. Elles ont place dans les sciences morales et religieuses et y prennent bien des formes. Les sceptiques n’y échappent pas plus que les crédules. Le milieu, l’éducation l’exemple, l’habit qu’on porte, inspirent nombre d’idées et de jugemens et exercent sur la pensée une tyrannie véritable et d’autant plus puissante qu’elle est moins sentie. Les préjugés, les partis-pris, certaines façons de comprendre et de juger les choses et les personnes, le présent et le passé, viennent de ces influences occultes. Les bollandistes sont des hommes très savans, mais ce sont aussi des hommes d’église, des membres de la compagnie de Jésus. Cela fait en chacun d’eux comme deux natures, et la seconde est parfois plus forte que la première. Chez eux, plus d’une préoccupation qui devrait être étrangère à la pure interprétation des faits antiques, se laisse voir et restreint la liberté critique en des points même où il est entendu que nul n’est lié. Alléguer l’adage : In dubiis lihertas n’est-ce pas s’exposer parfois à être accusé d’indiscipline et de mauvais esprit ? n’est-ce pas risquer le scandale, quand il s’agit d’opinions, peu fondées peut-être, mais communément reçues et enseignées dans l’église et passées à l’état d’opinions consacrées ? Ainsi, on est libre de croire que le pape Corneille, en dépit des Actes qui racontent son supplice, ne subit, au milieu du IIIe siècle, d’autre martyre que ce que Tertullien, parlant de Praxéas, appelle « le court et léger ennui de l’exil, » et que ses deux successeurs immédiats, Lucius et Etienne, s’endormirent dans la paix de l’église et de l’empire. Cependant l’opinion contraire est de tradition dans l’église, et de la part de plumes ecclésiastiques, il y aurait, aux yeux de beaucoup, une sorte de témérité à contredire cette tradition, fût-ce même par les raisons les plus fortes. L’usage de la liberté théoriquement accordée est ainsi diminué, puisqu’il expose à encourir la note d’esprit fort ou tout au moins aventureux.

De même, les bollandistes peuvent-ils avoir un médiocre souci de la gloire de l’église, des idées de leur compagnie et, à propos des saints et de leur culte, des usages, de la possession d’état et de l’argument de la prescription, qui a fait si grande fortune depuis Tertullien ? De là, chez eux, d’inconscientes complaisances pour des thèses qui ne se défendent que par leur ancienneté ; de là tant de conclusions indécises après des préliminaires d’une sinuosité sans fin qui trahissent l’embarras de la conscience du savant en conflit avec les scrupules du dévot ; de là des réserves exagérées en face de légendes puériles qu’on n’ose ni répudier ni recevoir décidément, d’interminables développemens, où, après l’auteur, le lecteur se perd, des haltes trop longues en face de problèmes puérils et insolubles, comme la tradition des peintures de saint Luc ; la défense timide