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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/183

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Au reste les bollandistes n’ont jamais admis, et les nouveaux moins encore que les anciens, que l’approbation accordée par l’autorité romaine à un bréviaire ou à un martyrologe restreignit la liberté critique de l’historien et plaçât les faits qu’on y relate comme dans une sphère inviolable, hors des atteintes de la négation motivée et du doute réfléchi. Le martyrologe romain n’est guère en somme pour eux, comme pour tous les critiques, qu’une compilation de traditions très souvent douteuses, et toujours vérifiables. Corrigé, et remanié plusieurs fois déjà, il peut l’être encore. La réserve en cette matière est de convenance, mais le droit de l’historien sur les faits et sur les personnes n’est point contestable, et l’approbation pontificale n’emporte nullement qu’on doive tenir pour certainement vrai tout ce qu’on y trouve.

Comment donc ajuster ensemble l’incertitude reconnue des faits consignés dans les plus anciens et les plus autorisés recueils martyrologiques, incertitude portant sur le martyre même et la sainteté des personnages, et la théorie d’après laquelle nul martyre n’aurait été légitime qu’après une véritable enquête et une déclaration de l’autorité ecclésiastique ? Le moindre défaut de cette hypothèse, c’est qu’elle s’appuie sur une autre qui est mal fondée, croyons-nous, l’hypothèse d’une centralisation de pouvoir, d’une unité de juridiction absolue constituée déjà dans l’église au IIe et au IIIe siècle. Toute unité ne manquait pas alors sans doute dans l’église, et au temps des persécutions on pouvait à bon droit parler du « corps des chrétiens, » comme Constantin en parlait en 313 dans son édit de Milan, mais cette unité n’allait pas au point qu’on imagine. On vit bien, au temps de Cyprien et d’Etienne en 255 et 256, que les évêques en face du pontife de Rome n’étaient pas comme l’argile dans la main du potier ou de simples sous-ordres en face du souverain absolu ; que dans les circonstances critiques, aux yeux des fidèles, les vrais chefs étaient ceux qui dans la lice payaient de leur personne et montraient l’exemple aux autres ; et que, s’il appartenait aux évêques de recueillir exactement tout ce qui concernait ceux qui librement avaient témoigné pour la foi, le titre de martyr, pour être donné et acquis, n’attendait pas le bon plaisir de leur jugement.


II

Des considérations qui précèdent il résulte que le fait du martyre, plus ou moins exactement constaté, s’est imposé à l’autorité ecclésiastique et n’a relevé nulle part de ses décisions ; et, comme