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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/153

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cuirassés. Mais, encore une fois, nous consentons à ce que ceux-ci soient sauvés ? Qu’en résultera-t-il ? Est-ce que l’empire des mers appartiendra pour cela à la nation qui les possédera ? Est-ce que ces navires, si miraculeusement conservés, en seront plus capables de faire efficacement le blocus des côtes de la nation vaincue ? A coup sûr non ; s’ils tentent cette entreprise, ils se trouveront en présence d’une difficulté nouvelle que n’avons pas encore signalée, mais qui rendra à l’avenir le blocus plus impossible encore que nous ne l’avons dit précédemment. Nous nous sommes contenté de montrer qu’une flotte en surveillance devant un port, une rade, une baie, ne pourrait demeurer constamment sous vapeur sans user très vite son combustible et ses machines, et qu’en conséquence elle ne saurait arrêter les croiseurs et les forceurs de blocus. Mais maintenant ce ne sont plus seulement des croiseurs qui sortiront des côtes bloquées, ce seront des torpilleurs ! L’escadre assiégeante devra rester en pleine mer pour éviter la surprise de la torpille sous-marine. C’est ainsi que, pendant la guerre de 1870-1871, nous n’avons jamais pu nous approcher des rivages allemands. Au large du moins, nous étions en sécurité. Il en serait tout autrement aujourd’hui. Les attaques incessantes des torpilleurs seraient cent fois plus dangereuses encore pour une escadre de blocus que pour une escadre en marche. S’imagine-t-on quelle serait sa vie en face d’une côte prête à vomir sur elle, à chaque heure du jour, à chaque minute de la nuit, des ennemis invisibles qui viendraient l’attaquer à l’improviste dans la brume, dans l’obscurité, dans le silence ? Si elle se couvrait de filets protecteurs, elle deviendrait immobile, elle resterait à la merci des torpilles portées et des canons qui viseraient sans peine un but devenu fixe. Si elle se bornait à s’éclairer de feux électriques, ses chaudières, ses appareils toujours en action, ses vigies constamment en éveil s’épuiseraient en peu de jours, et ce serait au moment où hommes et choses auraient perdu tout ressort, que le danger éclaterait soudain, inévitable. Les forces humaines, si grandes qu’elles soient, de quelque héroïsme qu’elles puissent être soutenues, ne sauraient résistera de telles épreuves. Qui n’a lu dans les journaux ou dans les lettres arrivées de Chine des récits saisissans des souffrances morales subies par nos braves marins durant le long mois qu’ils ont passé inactifs, et toujours en branle-bas de combat, sous les canons prêts à partir de Fou-Tchéou ! Ils en étaient arrivés à un état de malaise et d’insupportable exaspération, qui n’aurait pu durer quelques semaines de plus sans amener de graves complications. Et pourtant, le danger était médiocre à Fou-Tchéou, les surprises peu probables, les torpilles et les torpilleurs nullement à craindre.