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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/960

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voulu construire des écoles, multiplier les dépenses, sans consulter ses ressources. Il s’est trouvé bientôt en face du déficit, et pour couvrir le déficit, il a été obligé de proposer de nouveaux impôts, ce qui n était pas de nature à le populariser, particulièrement à la veille des élections. Il a mis contre lui les intérêts et les consciences. Le jour est venu où, sans avoir désarmé les radicaux par ses concessions, il avait cependant fait assez pour indisposer le pays, pour donner de nouveaux griefs à l’opposition conservatrice, pour détacher de sa cause bien des libéraux modérés, qui ont formé, avec les catholiques, ce qu’on a appelé le parti des « indépendans. » C’est l’explication la plus naturelle de cette volte-face de l’opinion qui vient de se manifester dans les élections belges. Les catholiques ont profité des divisions des libéraux, et surtout de leurs fautes, des erreurs ou des abus de leur politique ; ils ont retrouvé dans la lutte l’appui du sentiment public. Ils ont reconquis aujourd’hui le pouvoir ; ils ont leur majorité, ils vont avoir leur ministère. Que feront-ils à leur tour de ce gouvernement que le scrutin du 10 juin leur a très régulièrement rendu ? Il n’est point douteux que, s’ils voulaient se livrer à une réaction outrée contre tout ce qui s’est fait depuis quelques années, ils ne tarderaient pas à compromettre la victoire qu’ils viennent d’obtenir. Ils n’ont d’autres moyens que la prudence et la modération pour assurer et prolonger leur règne dans ce petit pays libre de Belgique, qui est assez heureux pour voir les partis se succéder sans révolution, sans qu’il y ait même un péril pour la monarchie, cette gardienne des libertés publiques.

Il n’y a que bien peu de temps, quelques semaines avant les élections du 10 juin, cette petite et libérale Belgique offrait un autre spectacle qui avait certes son intérêt. Le roi Léopold recevait la visite du roi Guillaume de Hollande, accompagné dans son voyage de sa jeune femme, la reine Emma. C’était la première fois que se rencontraient sur le sol belge les souverains de deux pays autrefois unis, séparés depuis par une révolution, et maintenant liés d’amitié. Par une coïncidence singulière, les deux princes sont nés à Bruxelles, l’un au temps où les Pays-Bas reconstitués en 1815 venaient jusqu’à la frontière de France, l’autre à une époque où la Belgique, violemment détachée de la Hollande, était déjà constituée en royaume indépendant. Ce n’est plus là qu’une vieille histoire, les anciennes antipathies ont disparu dans le cours des choses. Le roi Guillaume a été reçu par les Belges avec une parfaite cordialité, il a payé à son tour en bonne grâce l’hospitalité courtoise qui lui était offerte, et cet échange de politesses à Bruxelles même est la meilleure preuve qu’il ne survit plus rien du passé entre deux pays qui, depuis un demi-siècle, ont eu des fortunes distinctes, qui restent, l’un et l’autre, des modèles d’états constitutionnels. À peine cependant le roi Guillaume a-t-il eu fait cette visite, qui