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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/94

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de l’hôtellerie de la rue Tocqueville ; un médecin donne ses soins aux pensionnaires malades ; un pharmacien du quartier fournit, sans rémunération et pour l’amour de Dieu, les médicamens prescrits. Chacun s’empressa ; le bon cœur de Paris s’était ému, et la maison d’asile fut fournie de façon à abriter bien des pauvres qui, depuis longtemps, ne connaissaient plus les matelas. Un homme de caractère original et bienfaisant, M. Beaudenom de Lamaze, fils d’un ancien notaire, habitait à cette époque Amélie-les-Bains, où l’avait conduit une maladie mortelle qui touchait à son dénoûment. Il lut dans un journal le compte-rendu des premières opérations de l’Hospitalité de nuit. Tout de suite il apprécia la grandeur de l’œuvre ; il fit parvenir 15,000 francs au comité directeur par l’entremise d’un abbé de ses amis. Le désir exprimé par M. Beaudenom de Lamaze était que cette somme fût employée à la fondation d’une nouvelle maison d’hospitalité, que l’on établirait, autant que possible, dans la région du Gros-Caillou. Le vœu du donateur ne put être accompli d’une façon absolue. Le quartier du Gros-Caillou, qui renferme le Champ-de-Mars, le Garde-Meubles, la Manufacture des tabacs, l’Hôpital militaire, la pharmacie centrale des hôpitaux militaires, la buanderie de l’hôtel des Invalides, un dépôt de la compagnie des Petites-Voitures et l’hospice Leprince, n’offrait aucun emplacement convenable, car il est en quelque sorte absorbé par ces divers établissemens. On ne voulait pas cependant s’éloigner de la zone indiquée et l’on finit par découvrir au n° 14 du boulevard de Vaugirard un vaste immeuble qui pouvait être aménagé facilement. C’était un immense magasin, loué à la librairie Hachette, qui y avait installé le dépôt de ses volumes « en feuilles » et des ateliers de reliure. Le bail de 6,500 francs n’expirait qu’au bout de quatre années et représentait une somme de 26,000 francs, trop onéreuse pour l’œuvre qui se fondait. On offrit, en échange d’une cession immédiate du droit de location, les 15,000 francs que l’on devait à la libéralité de M. de Lamaze. Les chefs de la grande maison, que l’on nomme en plaisantant la tribu des Béni-Bouquins, se réunirent pour délibérer. La conférence ne fut pas longue, on échangea un coup d’œil, et, en moins de deux minutes, la librairie Hachette consentait un sacrifice de 11,000 francs au profit de l’Hospitalité de nuit, c’est-à-dire de la misère vague. Est-ce cela qu’en langage anarchiste on appelle la tyrannie du capital ? Le 12 juin 1879, un an après l’inauguration de la maison de la rue Tocqueville, l’hôtellerie du boulevard de Vaugirard était ouverte et recevait le nom de maison Lamaze. Ce n’était que justice, car le bienfaiteur, redoublant de bienfaisance, avait donné 100,000 francs afin que l’on pût se rendre acquéreur de l’immeuble. Il ne devait pas s’en tenir là ; lorsqu’après sa mort, survenue le 15 juillet 1881, on ouvrit son testament, on trouva qu’il léguait