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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/779

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I LA PROPRIÉTÉ, 773 journées de travail. » Peut-on imaginer une mesure moins homogène, plus grossière? « Et cependant, dit M. Schœflle, cette idée est le véri- table fondement théorique du socialisme. » M. Schœflle reconnaît que cette idée a besoin d’être entièrement modifiée, car « la valeur des richesses est réglée non pas seulement d’après les frais, mais aussi d’après la valeur d’usage, c’est-à-dire d’après l’urgence et l’impor- tance du besoin. » Ajoutons que la mesure du temps ne donne pas la mesure encore plus nécessaire de la qualité, ni la mesure morale de l’eflort ou celle du talent. Newton, en une minute, peut faire plus d’effort intellectuel ou moral et produire plus pour l’hu- manité qu’un terrassier en toute une journée; nous n’avons pas de dynamomètre pour l’effort intellectuel, encore moins pour l’effort moral. La science, pour séparer les couleurs élémentaires qui con- courent à former la lumière blanche, a inventé le prisme; mais quel prisme permettrait à l’état -providence de discerner, dans les résultats du travail à la surface de la terre, la part exacte de chaque personne? Comment évaluer, dans tout produit, l’apport de l’indi- vidu et l’apport social? Nous sommes donc obligés d’en revenir à l’idéal plus pratique de la justice « commutative » ou contractuelle, où l’autorité de l’état est mise au service de l’égale liberté pour tous. L’état, sans pré- tendre distribuer lui-même à chacun selon ses œuvres, assure l’équité générale de la distribution et la justice des contrats. 11 est le grand modérateur qui doit tenir la balance égale entre les liber- tés, entre les droits, entre les pouvoirs; il est l’arbitre en cas de conflits; il est l’intermédiaire entre un citoyen et un autre, entre un citoyen isolé et une association, entre une association et une autre, entre les particuliers et la nation, entre les associations par- ticulières et la société entière, enfin entre les générations présentes et les générations à venir. En un mot, il est le garant de tous les droits et le mandataire des intérêts véritablement généraux. Ainsi réduit, le rôle juridique et économique de l’état est encore considérable. A-t-il été jusqu’ici compris et exercé dans toute son étendue, au profit des droits de tous et des intérêts de tous? Nous ne le croyons pas. Selon M. Leroy-Beaulieu, « l’état et les villes n’ont point le devoir de faire des sacrifices pour rendre plus égales les conditions humaines; il n’en ont pas même le droit. » M. Leroy- Beaulieu ajoute, il est vrai, que « rien ne leur interdit, par des prêts ou par d’autres mesures qui ne coûtent rien au contribuable, de venir en aide à l’amélioration du sort des classes laborieuses.» C’est déjà une importante concession; mais le rôle attribué à l’état par le savant économiste nous paraît encore trop restreint. Le tort commun des économistes, à nos yeux, est précisément de croire que l’état n’a ni le devoir ni le droit de faire des sacrifices pour