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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/48

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son confesseur, et il a raison, car il ne sera pas plus tôt dans la tranchée qu’il aura envie de l’appeler. » Un coup d’autorité vint mettre fin à ces mauvais propos ; mais ce ne fut pas Maurepas qui fut atteint, ce plaisant ministre ayant l’art d’amuser assez le roi en sa présence pour lui faire oublier les quolibets qu’il pouvait se permettre par derrière. La victime fut l’innocent Amelot, qui, au contraire, avait le malheur d’agacer toujours, au conseil, les nerfs de son royal auditeur par sa parole lourde et traînante, que rendait plus ridicule un bégaiement naturel. C’était d’ailleurs le sujet des railleries habituelles du roi de Prusse, contre lequel Amelot lui-même, tout plein des souvenirs de la dernière campagne, ne tarissait pas, de son côté, en récriminations monotones. Il parut naturel de le sacrifier au rétablissement de la bonne harmonie entre les deux souverains. On le renvoya sans le prévenir ; et, ce qui est plus singulier, sans le remplacer. Louis XV annonça l’intention de diriger lui-même les affaires extérieures de son royaume sans autre auxiliaire que les deux premiers commis du ministère, Laporte-Butheil et Ledran. En fait d’action personnelle, c’était plus que n’avait tenté Louis XIV et plus, peut-être, qu’il n’était prudent ni même possible à son petit-fils d’entreprendre [1].

Mais rien n’arrêtait le zèle du roi novice, et Rottenbourg, étonné d’être tout d’un coup gagné à la main et de se trouver obligé, par ses instructions, de ralentir le mouvement plutôt que de le presser, en rendait compte avec surprise. On l’appelait, disait-il, à peu près chaque soir à souper, en tête-à-tête avec le roi, chez Mme de Châteauroux, et c’était pour le presser d’intarissables questions sur l’organisation de l’armée prussienne et lui faire recommencer sans cesse le récit des victoires de son maître. « Quel homme ! s’écriait Louis XV, avec un enthousiasme où il entrait autant de secrète admiration que d’adroite flatterie, voilà l’exemple que je vais suivre. Quelle discipline il sait faire régner dans son armée ! Les revers l’ont détruite dans la nôtre ; mais, à son exemple, je saurai bien la rétablir. C’est une vraie fête d’être en alliance avec un tel homme, ce sera mon œuvre, je n’en laisserai l’honneur à personne. » Puis il laissait entendre qu’il pouvait bien y avoir eu, derrière son dos et à son insu, quelques chipoteries du cardinal de Fleury, qui justifiaient la défection de Breslau ; « mais tout cela est fini, ajoutait-il, et du moment que tout se traite de roi à roi, rien ne pourra plus nous désunir ; le roi de Prusse sera mon meilleur et mon plus fidèle ami [2]. »

  1. Mme de Tencin à Richelieu, 19 avril, 8 mai 1744. — Rousset, t. I, Introduction p. CXXXIV.
  2. Droysen, t. III, p. 209-270.