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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/475

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de se faire illusion avec des statistiques officielles classant ou décomposant des votes : il reste un fait évident, c’est que ces élections, pour qui les observe sans parti-pris, attestent un réveil assez vif des sentimens conservateurs dans le pays. Elles ne sont pas un acte d’hostilité irréconciliable, elles ne vont pas jusqu’à mettre en péril la république, nous l’admettons ; elles sont du moins une protestation partielle, assez indistincte encore, peut-être un peu confuse, contre une certaine politique dont les résultats sont assez manifestes pour être saisis par l’instinct public. Cette politique, en effet, on la connaît désormais pour l’avoir suivie à l’œuvre, pour l’avoir vue se déployer depuis quelques années. Elle n’a été, après tout, que le règne assez médiocre de l’esprit de parti et, qui pis est, de l’esprit de secte, — une sorte d’exploitation régularisée du pays dans l’intérêt d’une majorité maîtresse du pouvoir et des assemblées, disposant de tout, sans tenir compte des garanties libérales, des droits des minorités.

Elle avait la puissance et elle s’est crue autorisée à tout se permettre, à tout ébranler, sous prétexte de tout réformer. Elle a voulu toucher aux affaires de l’armée, et, comme dernier trait de génie, elle n’a réussi qu’à mettre au monde cette loi de recrutement, qu’on va essayer de reprendre sans doute au prochain retour des chambres, qui ne peut avoir d’autre effet que de bouleverser tous les intérêts militaires, moraux et intellectuels du pays. Elle a voulu toucher aux finances, et au lieu de ménager les ressources et le crédit de la France, elle s’est hâtée d’augmenter les dépenses de 3 ou 400 millions, de prodiguer les émolumens et les pensions, de surcharger la dette pour des travaux de fantaisie, de mettre le déficit dans le budget. Elle a voulu surtout réformer l’enseignement, — c’était sa grande vocation, son ambition, — et elle n’est arrivée qu’à désorganiser les études, le vieil enseignement classique, à créer une prétendue instruction civique et à accabler les communes sous le poids des emprunts, des contributions extraordinaires, pour la construction d’écoles fastueuses ou inutiles. Elle a reçu une constitution qui suffisait sans doute au gouvernement du pays, puisque M. le président du conseil lui-même avouait récemment que personne n’en demandait la révision, et elle n’aura point de repos qu’elle n’ait mis encore une fois l’instabilité dans les institutions par une réforme capricieuse. Lorsqu’une politique s’est manifestée pendant quelques années par ces tyrannies de parti, par ces agitations stériles, quel est le résultat infaillible ? Le système a fatalement ses conséquences. Le moment vient où l’on finit par se lasser de voir les intérêts publics sacrifiés, la désorganisation dans les finances, la gêne dans le crédit et dans le travail, la violence dans les affaires morales, la confusion partout, et, à la première occasion, la fatigue, le mécontentement, se traduisent par un vote. Les conservateurs, vaincus la veille, reprennent en partie leurs avantages le