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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/464

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de l’âme ; il pensa modestement que le travail de ses précurseurs était parfait et que ce serait perdre son temps que d’y vouloir rien ajouter. Pourtant ce labeur séculaire devait-il être inutile ? Point ! Les maladies connues, restait à trouver les remèdes. C’était la tâche de l’avenir. Mais en attendant de détruire ces maladies dans leur germe, — entreprise délicate, insidieuse et peut-être chimérique, qui serait celle d’une philosophie patiente ou d’une religion, — il était urgent et possible d’en corriger les effets publics ; ce serait la fonction d’une chirurgie des mœurs qui décréterait la santé civique par le fer et par le feu. M. Dumas fut le chirurgien. Dès lors, il ne regarda plus les personnes, mais leur qualité sociale : ainsi font nécessairement les mandataires de la société, chargés de l’administrer pour le bien général, sans respect minutieux des individus, et de maintenir l’ordre visible par l’application de règlemens certains. Peuvent-ils pénétrer dans les âmes ? Assurément non ; ils en sont dispensés : ils traitent chacun selon l’étiquette qu’il porte. S’il y a des Madeleines à Saint-Lazare, Dieu les reconnaîtra et les fera passer à sa droite ; s’il y a des Pharisiennes parmi les prétendues honnêtes femmes, Dieu les précipitera par la gauche ; mais la police des mœurs n’est pas tenue de faire ce triage ; un discernement plus grossier lui suffit, elle classe d’après les papiers. Les filles, oui ou non, exercent-elles des ravages à Paris ? Oui. Marguerite Gautier est-elle une fille ? Oui encore. — Mais ce n’est pas une fille ordinaire, c’est une créature sincère, amoureuse et douloureuse, qui vaut mieux que bien des vierges sages après avoir valu plus que toutes les vierges folles ; si ce n’est pas une sainte, c’est une martyre, et son sacrifice… — Trêve de fariboles ! C’est une fille ! Libre aux connaisseurs d’âmes de la canoniser plus tard. Vous donnez à votre enfant sainte Madeleine pour patronne ; mais, de son vivant, à moins d’être un débauché ou un Dieu, vous ne l’auriez pas reçue à votre table. Vous seriez peut-être allé dîner chez elle, mais c’est tout ; et, supposé que vous fussiez juge, le jour où elle aurait comparu devant vous, vous auriez dépouillé votre indulgence d’homme pour lui parler avec la rigueur du magistrat… Place à M. Dumas ! Le voici qui monte au tribunal ! — Et M. Dumas, qui, en 1852, était amoureux de Marguerite Gautier avec Armand et la prenait en pitié avec tout le public ; M. Dumas, qui, sans l’adorer comme son père avait adoré la divine Fernande, l’accompagnait d’un murmure d’admiration et de tendresse ; M. Dumas, qui la traitait en grande dame, sinon de l’ordre social, au moins de l’ordre de l’élégance et du sentiment ; M. Dumas, aujourd’hui, du haut de son siège de censeur, couvert de sa toque, l’interpelle : « Fille Gautier, levez-vous ! » Plus de complaisance humaine, plus même de charité chrétienne : sur la plainte d’un critique, M. Dumas ordonne que désormais,