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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/449

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Et enfin, car dans des questions de ce genre il faut avoir le courage de tout dire, ces crimes eux-mêmes ont-ils été vraiment si nombreux ? J’en ai peur, si j’en juge par le peu que j’en sais, et je crains que plus on approfondira les histoires provinciales, plus on en découvre de nouveaux ; mais c’est évidemment ce qu’il fallait établir au début d’une Histoire des émigrés, et c’est ce que M. Forneron n’a pas fait. Après comme avant lui, c’est une géographie de la révolution qui reste toujours à écrire et que l’on ne voit pas que personne entreprenne. Cependant, une telle géographie, province par province, aussi longtemps qu’elle ne sera pas faite, il manquera toujours sa base la plus solide à une histoire de la révolution, puisque, comme nous le savons déjà par quelques exemples fameux, Bretagne ou Vendée, la révolution n’a pas partout ni en même temps opéré les mêmes effets. Si M. Forneron, au lieu de fouiller les cartons des archives se fût seulement imposé la tâche de lire ce que nous avons déjà d’Histoires provinciales, et d’esquisser, dans la mesure où son livre le lui permettait, le lui demandait, cette géographie politique de la France de 1789 à 1791, il eût rendu plus de services. Mais cela eût été plus long, plus difficile peut-être et puis, pour le profane, pour le lecteur qui croit à la vertu propre et intrinsèque du document inédit, la mention d’un livre imprimé ne fait pas au bas des pages le même effet que l’indication mystérieuse : F, 7 ; 4827, n° 58 et AF. III, 36,131. Je m’en sens, quant à moi, pénétré de confiance, de respect, d’admiration.

Une Histoire de l’émigration se déplace avec son sujet lui-même. Pour passer de France en Allemagne, M. Forneron a passé des Origines de la France contemporaine à l’Histoire de l’Europe pendant la révolution française ; c’est-à-dire de M. Taine à M. de Sybel. On connaît le très remarquable livre de M. de Sybel. Un peu aux dépens de notre amour-propre national, il a rendu ce grand service à l’histoire générale de montrer que l’Europe n’avait pas disparu de la scène du monde pendant le temps de la révolution française, et qu’au moment même où la révolution éclatait, de très grands intérêts se débattaient ailleurs, du côté de l’Orient, vers la Turquie, vers la Pologne, ou plus loin encore, aux Indes, en Amérique. En partie pour cette cause, parce qu’elles étaient occupées d’autres affaires, engagées à fond sur d’autres questions, et en partie pour cette autre cause, que la révolution française n’est devenue qu’insensiblement, à mesure qu’elle développait la série de ses conséquences, ce qu’elle est aujourd’hui : l’événement le plus considérable qui se soit vu depuis la réforme, les puissances européennes, qui ne pouvaient guère en deviner les suites trop lointaines, n’y reconnurent donc qu’un événement français, tout d’abord, et plutôt favorable à leurs ambitions traditionnelles. La diminution du roi de France, inattendue, presque soudaine, et dès les premiers jours de la constituante plus complète qu’elles n’eussent pu