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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/438

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en désordre sur Pacasmayo ; mais un succès isolé, que le petit nombre de ses soldats l’empêchait de poursuivre, n’était pas fait pour ramener la fortune et pour changer le cours des événemens. Le pays, épuisé, lassé par une guerre malheureuse de trois années, à court d’argent et à bout de ressources, ne pouvait plus tenter un effort désespéré et soutenu. Le général Iglesias le savait, mais il savait aussi qu’un peuple vaincu se tourne d’instinct vers ceux qui n’ont pas désespéré de lui et qui, ne pouvant lui donner la victoire, ont illustré sa défaite et imposé le respect au vainqueur.

La retraite de Pierola, la chute de Calderon, l’impuissance de Montero mettaient en relief puissant la personnalité d’Iglesias. Le Pérou voyait en lui son dernier défenseur, le Chili le seul homme capable de constituer un gouvernement, même provisoire, avec lequel on pût négocier. Iglesias accueillit favorablement les ouvertures qui lui furent faites ; des pourparlers s’engagèrent, et, le 19 octobre dernier, on signait un traité provisoire qu’Iglesias s’engageait à proposer au congrès. De leur côté, les chefs chiliens le reconnaissaient comme président du Pérou.

Le 20 octobre, l’armée chilienne évacuait Lima et Le Callao et se retirait à Chorrillos et Barranco ; — le 24, Iglesias entrait dans la capitale pavoisée, sur laquelle il faisait hisser de nouveau le pavillon national.

La guerre est terminée. Sur mer et sur terre, le Chili a affirmé la supériorité de ses armes. La solidité de ses troupes, leur discipline, la tactique de ses généraux, ont triomphé de la bravoure chevaleresque et brillante de leurs adversaires. Ses finances, bien gérées ; son administration, bien dirigée, lui ont permis de mener à bonne fin une campagne qui semblait, à l’origine, dépasser ses forces. Entreprise dans un dessein en apparence purement industriel, la guerre l’a rendu maître des riches dépôts de nitrate de la province d’Atacama et de plus de cent lieues de côtes du sud du Pérou. Rejetée dans l’intérieur du continent, la Bolivie a perdu l’accès de l’Océan-Pacifique et le Pérou a vu sa capitale occupée par une armée ennemie. Le Chili a fait l’essai de ses forces, et la fortune s’est montrée à la hauteur de son audace et de ses espérances.

Transplantée depuis trois siècles et demi dans le Nouveau-Monde, la race espagnole n’y a rien perdu des vertus militaires auxquelles elle dut d’occuper pendant tant d’années le premier rang en Europe. Ses qualités, comme ses défauts, se sont peu modifiées dans ce milieu lointain. En Amérique comme en Europe, elle est restée sobre et dure à la fatigue, tenace et résistante dans l’adversité, intrépide et vaillante dans la lutte. Les marins du Huascar sont bien les descendans des hardis compagnons de Cortez, et les soldats de Tacna,