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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/379

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L’histoire des sept dernières années est l’histoire de l’opportunisme. L’opportunisme s’est personnifié longtemps dans M. Gambetta, il s’incarne aujourd’hui dans ses successeurs. Qu’y a-t-il sous ce grand barbarisme ? Quelle est l’œuvre de M. Gambetta ? Quelle est l’œuvre de ses successeurs ? Il est urgent de le révéler au public.


I

Avant de soumettre la doctrine opportuniste, — si doctrine il y a, — à une rigoureuse analyse, il faut que nous connaissions la vraie physionomie de celui qui en a fait le succès éphémère. L’homme nous expliquera le système. Suivons-le donc à travers sa carrière orageuse. Sa vie privée ne nous occupera pas ; ce genre de critique qui consiste à fouiller une existence jusque dans ses replis les plus cachés, pratiqué de nos jours avec trop peu de discrétion, nous répugnerait absolument. L’orateur même ne nous arrêtera guère, quelque intérêt que pût présenter l’étude de son talent, de sa manière, de ses procédés oratoires. Nous ne retenons ici que l’homme politique, révolutionnaire à ses débuts, porté tout à coup par les circonstances et les malheurs du pays à la tête de nos armées, enfin, prétendant ouvertement déclaré au gouvernement de la France. Observons-le dans ces trois phases.

Nous sommes à la fin de 1868. Après vingt années de repos et d’indifférence politique, les partis s’agitent partout, bruyamment à Paris. Les deux récentes lois sur la liberté de la presse et la liberté des réunions ont émancipé tout ce qui vit de politique et tout ce qui veut en vivre. Les révolutionnaires, rendus à eux-mêmes après une longue compression, sont en pleine effervescence. On manifeste, on menace, on défie. Dans les réunions populaires gronde la voix des vieux faubourgs ; la fièvre de l’émeute s’empare de la multitude ; l’ivresse des barricades envahit les cerveaux. Les chefs seuls, bien qu’agités comme la foule elle-même, sont encore contenus par la prudence et le souci de leur sécurité.

M. Gambetta a plus de trente ans. C’est l’âge où les jeunes hommes studieux de l’École de droit, de la Sorbonne, de la Faculté de médecine prennent leurs derniers grades et préparent leurs premières œuvres. M. Gambetta n’appartient pas à cette élite. Il n’a appris ni la science, ni la philosophie, ni les lettres ; ses études de droit ont été peu sérieuses ; les longs loisirs de sa jeunesse n’ont été consacrés ni à l’histoire, ni à la diplomatie, ni à l’économie sociale, ni aux langues étrangères. Il a pour tout savoir général et spécial cette